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Peut-on parler de citoyenneté quand survivre est la priorité ?

Introduction

Le concept de citoyenneté renvoie classiquement à un ensemble de droits politiques et sociaux (droit de vote, d’expression, d’accès aux services publics), mais aussi à une participation active à la vie collective, à la reconnaissance de l’individu comme membre à part entière de la communauté politique. Pourtant, dans des contextes de précarité et de chômage élevés, la capacité de l’individu à exercer ces droits et cette participation est souvent compromise. Dès lors, peut-on encore parler de citoyenneté active ou pleine lorsque la survie quotidienne devient la préoccupation centrale de millions d’individus ? Cette question oblige à explorer les liens entre besoins fondamentaux, intégration sociopolitique et reconnaissance civique, en mobilisant des cadres théoriques (hiérarchie des besoins, citoyenneté sociale), des études empiriques et des réflexions critiques..

1. Cadres théoriques

1.1 Hiérarchie des besoins et motivations humaines

La théorie de la pyramide des besoins d’Abraham Maslow propose que les comportements humains sont hiérarchisés selon la satisfaction de besoins fondamentaux : physiologiques (logement, alimentation), de sécurité, sociaux, d’estime et d’accomplissement personnel. Les besoins de niveau supérieur — tels que la participation politique ou la reconnaissance civique — ne deviennent saillants qu’une fois que les besoins élémentaires sont satisfaits. Dans cette perspective, lorsque une personne lutte pour satisfaire ses besoins de survie, « les besoins supérieurs ont peu de chances de s’exprimer pleinement ». Ce cadre conceptuel est utile pour comprendre comment la précarité matérielle peut réduire l’espace cognitif et pratique consacré à l’engagement civique.

Plus précisément, Maslow identifie les besoins physiologiques et de sécurité comme la base de la pyramide : sans satisfaction de ces besoins, les individus ne sont guère motivés à aspirer aux besoins d’appartenance, d’estime ou d’accomplissement. 

1.2 Citoyenneté sociale et exclusion

La « citoyenneté sociale » recouvre l’idée que la protection sociale et l’accès aux ressources essentielles sont des conditions préalables à l’exercice effectif de droits civiques et politiques. Dans la littérature sociologique et politique, des études ont montré que les réformes du système de protection sociale et de l’assurance-chômage modifient profondément l’accès aux droits sociaux et peuvent, de fait, restreindre la qualité de la citoyenneté vécue par les individus en situation de précarité. Par exemple, des recherches ont documenté comment les réformes de l’aide sociale au Royaume-Uni ont influencé l’accès des individus aux droits sociaux, ce qui influe sur leur statut de « citoyens à part entière ». 

1.3 Dimensions de la citoyenneté

Les travaux sur l’éducation civique expliquent que la citoyenneté comporte plusieurs dimensions — politique, économique, sociale, culturelle — et que l’accès à la participation dépend de l’égalité d’accès à ces dimensions. Dans ce cadre, l’aspect économique de la citoyenneté implique non seulement le droit au travail mais aussi l’accès à un niveau de subsistance minimum qui permet à l’individu de participer à la vie de la communauté et d’exercer ses droits.  

2. Précarité, chômage et marginalisation

2.1 Le chômage comme vecteur d’exclusion sociale

Dans de nombreux contextes — en Europe ou en Afrique subsaharienne — la précarité économique et le chômage prolongé ne se contentent pas d’affecter le revenu des individus, ils contribuent aussi à une exclusion sociale plus large. Des travaux sociologiques plus anciens ont montré que la sortie durable du marché du travail s’accompagne d’une marginalisation progressive des individus du débat public et de la reconnaissance institutionnelle, réduisant ainsi la pleine effectivité des droits sociaux et civiques.

En France, par exemple, des données historiques documentent qu’une majorité importante de personnes en situation de pauvreté durable se trouvent non seulement privées d’emploi stable mais aussi souvent exclues des circuits formels de protection sociale, ce qui a pour conséquence une perte de droits et un affaiblissement de la participation sociale et politique. 

2.2 Précarité matérielle et réduction de la capacité civique

Un état de précarité prolongée engendre des contraintes cognitives et temporelles qui peuvent réduire la capacité des individus à s’engager politiquement (assister à des meetings, participer à des associations, voter, etc.). La nécessité de consacrer toutes les ressources individuelles à la satisfaction de besoins élémentaires — manger, se loger, se soigner — laisse peu de marge pour la réflexion civique ou l’action collective, ce qui peut être interprété comme une forme de « citoyenneté contrainte » ou limitée.

3. Repenser la citoyenneté en situation de survie

3.1   Redéfinir les priorités : citoyenneté comme enjeu de reconnaissance

Si l’on adopte une vision normative de la citoyenneté qui intègre l’accès aux droits sociaux comme fondement de l’appartenance politique, alors la précarité matérielle constitue une atteinte à la citoyenneté même. Dans ce sens, on peut soutenir que lorsque des individus sont obligés de concentrer leur énergie sur la survie quotidienne, leur capacité à exercer pleinement leurs droits civils, politiques et sociaux est substantiellement affaiblie.

3.2  Complexités à l’intersection entre besoins matériels et civiques

La recherche contemporaine sur les liens entre statut socio-économique et droits civiques montre que les inégalités matérielles peuvent se traduire par des inégalités différentielles dans l’accès à la citoyenneté effective. De telles perspectives affirment que les États doivent garantir non seulement formellement les droits civiques mais aussi les conditions matérielles pour les exercer pleinement.

4. Implications politiques et sociales

4.1  Politiques publiques et protection sociale

L’affirmation selon laquelle la capacité d’un individu à être un citoyen « plein » dépend de l’accès aux ressources de base appelle une reconfiguration des politiques publiques. Renforcer les systèmes de protection sociale (chômage, santé, logement) peut être vu non seulement comme une mesure de justice sociale, mais comme une condition structurelle de l’exercice des droits civiques et politiques..

4.2  Participation civique en contexte précaire

Des stratégies innovantes, telles que la mobilisation d’organisations communautaires, des réseaux d’entraide ou des plateformes de participation numérique, ont été proposées pour réduire les barrières à l’engagement civique des personnes en situation précaire. Ces approches reconnaissent que la citoyenneté n’est pas seulement formelle (droit de vote) mais aussi pratique et matérielle.

Conclusion

Sur la base de la littérature existante, il est possible d’affirmer que parler de citoyenneté sans considérer la question de la survie matérielle est théoriquement et empiriquement problématique. La précarité et le chômage ne se contentent pas de réduire les ressources des individus : ils limitent leur capacité à participer à la vie civile et politique, à exercer leurs droits et à être reconnus comme membres à part entière de la communauté politique. Dans cette perspective, la citoyenneté ne peut être pleinement comprise que si l’on reconnaît qu’elle est à la fois un statut juridique et une réalité socio-économique conditionnée par l’accès aux ressources élémentaires.

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING.

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