· Actualités Blog Formations

Black History Month : Mémoire, dignité et vigilance à l’ère de l’intelligence artificielle

De James Baldwin, Walter Rodney, Martin Luther King Jr., Toussaint Louverture, Malcolm X, Rosa Parks, Nelson Mandela ; les figures ne manquent pas. Les luttes non plus.

Si les mouvements noirs ont émergé à travers les siècles, ce n’est pas par simple revendication identitaire. C’est en réponse à un effacement. Un effacement progressif, systématique, parfois subtil, parfois brutal, de l’Homme noir dans l’histoire de l’humanité. Une tentative de le reléguer à la marge, de lui retirer ce qui fonde toute humanité : la dignité, la reconnaissance, la capacité d’agir sur le monde.

Ces figures ont porté des combats qui dépassaient leur propre personne. Elles ont montré, chacune à leur manière, que nous valions plus. Non pas pour obtenir la validation de ceux qui opprimaient, mais pour restaurer une vérité fondamentale : notre dignité n’a jamais été négociable. Et c’est cela qui en vaut la peine.

L’effacement comme mécanisme historique

En tant que sociologue, je considère que l’effacement n’est jamais neutre. Il est produit, organisé et transmis. Il s’exprime dans les récits officiels, dans les manuels scolaires, dans les représentations médiatiques, dans les silences académiques. Il s’exprime aussi dans la manière dont certaines contributions intellectuelles, scientifiques et culturelles africaines et afrodescendantes sont minorées, marginalisées ou invisibilisées.

Les mouvements noirs n’ont donc jamais été de simples élans émotionnels. Ils ont été des entreprises de réécriture, de réappropriation et de reconstruction symbolique. L’objectif étant de reprendre la parole pour réaffirmer l’histoire en refusant l’infantilisation et la déshumanisation.

La dignité fondement de nos luttes

Il est important de le rappeler : ces luttes n’étaient pas motivées par la recherche d’approbation. Elles ne visaient pas à mendier une reconnaissance extérieure. Elles visaient à restaurer une conscience intérieure. La fierté noire n’est pas excès, c’est une réponse à ce qu’on considère comme de la négation de part des autres peuples. De ce fait, la dignité n’est plus une revendication agressive mais est clairement une exigence légitime.

Dans un monde où l’humanité de l’Homme noir a été historiquement contestée, affirmer sa valeur devient un acte politique et symbolique trans générationnelle.

À l’ère de l’intelligence artificielle un éveil de conscience par le questionnement s’impose

Aujourd’hui, nous évoluons dans un contexte globalisé où la production et la diffusion du savoir connaissent une transformation majeure, notamment avec l’essor des outils d’intelligence artificielle. Mais il serait naïf de croire que ces technologies sont neutres.

Les modèles d’intelligence artificielle sont entraînés à partir de données, de sources et de corpus spécifiques. Ces corpus reflètent des rapports de pouvoir existants. Ils intègrent des biais historiques. Ils reproduisent parfois les hiérarchies du savoir déjà établies.

Cela signifie que les travaux critiques, les analyses profondes, les recherches portant sur l’expérience noire, sur les réalités africaines ou afrodescendantes peuvent être sous-représentés, marginalisés ou mal interprétés. L’effacement prend alors prendre une forme nouvelle : algorithmique.

D’où la nécessité, aujourd’hui plus que jamais, d’exercer un esprit critique rigoureux. De ne pas déléguer ni partiellement et ni entièrement autant que c’est nécessaire notre capacité d’analyse aux machines. De questionner les sources. De croiser les regards. De continuer à produire notre propre savoir.

Black History Month  est un devoir de mémoire et non une nostalgie

Le Black History Month n’est pas une célébration folklorique. Ce n’est pas une obsession du passé. Ce n’est pas une fixation identitaire et tout simplement ce qu’il conviendrait d’appeler un devoir de mémoire.

Se plonger dans ce passé, parfois douloureux, ce n’est pas s’y enfermer. C’est comprendre les mécanismes qui ont façonné notre présent en analysant les structures de domination, les résistances et les stratégies d’émancipation possible car dit-on : « on ne construit pas l’avenir sur l’amnésie ».

Connaître notre histoire, c’est éviter que d’autres la racontent à notre place. Car il est bien connu : «  qui contrôlent notre récit, contrôle histoire et par la même occasion est susceptible de nous enfermer dans sa conception du monde pour bien longtemps ». Cette posture c’est de refuser que nos luttes soient édulcorées ou déformées en inscrivant notre trajectoire dans une continuité consciente.

La quête de Mémoire c’est aussi un acte d’engagement citoyen

En tant qu’acteur engagé de la société civile, je crois fermement que la mémoire doit nourrir l’action. Se souvenir est certe important mais ne s’aurait suffire c’est pourquoi il faut transformer la mémoire en responsabilité. Responsabilité de transmettre, d’éduquer, de produire un savoir rigoureux contextualisé et enfin accompagner les jeunes générations dans une lecture critique du monde.

À l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, cela implique une double exigence :

  • maîtriser les outils technologiques ;
  • préserver notre capacité autonome d’analyse et de production intellectuelle.

Regagner la dignité pour et au nom de la condition noire

De Baldwin à Mandela, de Louverture à Rosa Parks, une même ligne traverse les époques : la reconquête de la dignité. Cette reconquête n’est pas achevée, elle semble progressivement juste changer de terrain.

Hier, elle se jouait dans les rues, dans les plantations, dans les tribunaux, dans les universités.
Aujourd’hui, elle se joue aussi dans les algorithmes, dans les bases de données, dans les récits numériques.

Le Black History Month nous rappelle que la mémoire est un acte politique et d’engagement citoyen. Et qu’aucune technologie ne doit nous faire oublier cette vérité : notre humanité ne dépend ni d’une validation extérieure, ni d’un modèle algorithmique. Elle est intrinsèque et elle mérite d’être pensée, défendue et transmise.

KASSI Roland pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

Retour a l'actualité