Comment nous avons appris à ne plus nous mêler de ce qui ne nous regarde pas


Nous vivons dans un contexte marqué par la globalisation et la mondialisation. On nous parle de circulation des biens, des capitaux, des services, des données. Mais rarement de circulation des responsabilités, des solidarités et des consciences.
Tout semble connecté. Pourtant, jamais nous n’avons été aussi désengagés.
Ce processus de mondialisation, loin de rapprocher les humains, a parfois accentué une forme d’individualisme exacerbé. L’espace public s’est fragmenté. Les lieux de socialisation collective se sont affaiblis. Les discussions de quartier, les débats citoyens, les espaces de confrontation d’idées ont progressivement cédé la place à l’isolement numérique.
Nous restons figés face à nos écrans, comme si ignorer le monde autour de nous suffisait à nous en protéger.
Une socialisation qui nous apprend l’indifférence
Comme sociologue, je constate que l’indifférence n’est pas naturelle. Elle s’apprend et se construit socialement. On nous répète très tôt : « Occupe-toi de ce qui te regarde ».
Et cette phrase, à l’origine empreinte de prudence et de respect des limites, est devenue un principe structurant de notre inaction collective.
Les maux de la société : injustices, violences, exclusions, abus de pouvoir… deviennent des réalités périphériques. Ce sont « les problèmes des autres ». Jusqu’au jour où cela nous concerne directement. C’est toujours l’autre. Jusqu’à ce que ce soit moi.
Mais entre-temps, combien d’injustices avons-nous laissées passer sous prétexte que cela ne nous concernait pas ?
Le numérique : entre connexion et désensibilisation
Le numérique aurait pu être un outil de reconnexion sociale. Il est aussi devenu, paradoxalement, un vecteur de désensibilisation. L’exposition permanente à des contenus extrêmes, à des images de violence, d’humiliation, de crises humanitaires, crée une saturation émotionnelle. À force de voir, on finit par ne plus regarder. À force d’entendre, on finit par ne plus écouter.
Un drame chasse l’autre.
Une injustice succède à la précédente.
Et nous scrollons.
Le numérique devient alors un espace d’échappement, une fiction confortable où l’on consomme l’indignation sans jamais s’y engager réellement. Il donne l’illusion de la participation, tout en maintenant une distance sécurisante.
Même hors écran, le réflexe demeure : continuer son chemin. Prendre sa route tranquillement. Ne pas intervenir. Ne pas questionner. Ne pas déranger.
La suspicion permanente envers la victime
Autrui n’est plus perçu comme cet autre dont je peux reconnaître la souffrance ou l’injustice subie. Une suspicion s’installe : « S’il vit cela, c’est peut-être qu’il l’a provoqué. »
Nous préférons les conclusions hâtives à l’analyse critique. Nous choisissons le confort de l’explication simpliste plutôt que l’effort de la réflexion.
À l’ère du capitalisme triomphant, tout engagement semble devoir « valoir son pesant d’or ». Si l’action citoyenne ne génère ni profit, ni visibilité stratégique, ni avantage personnel, elle devient suspecte.
L’engagement désintéressé paraît presque anormal. Ainsi, l’expression « occupe-toi de tes oignons » se transforme en justification collective de l’inaction. Elle légitime le retrait. Elle protège le silence.
Nos valeurs deviennent suspectes
Dans cette logique, toute posture citoyenne devient une menace.
Questionner devient subversif.
S’engager devient dérangeant.
Protester devient suspect.
Nous avons normalisé l’écart au point de teinter toute bonne volonté de mauvaise foi. Le citoyen réfléchi et conscient du devenir de la cité est perçu comme un trouble-fête, voire un danger.
Ce glissement est préoccupant.
Car une société où l’on ne se mêle plus de rien est une société qui renonce progressivement à elle-même.
Se mêler de ce qui ne nous regarde pas est un acte citoyen
Pourtant, l’histoire des droits humains, des avancées démocratiques et des transformations sociales repose précisément sur des individus et des collectifs qui ont décidé de se mêler de ce qui, en apparence, ne les regardait pas. Les mouvements de réclamation, les mobilisations citoyennes, les plaidoyers numériques ont démontré que l’engagement collectif pouvait faire évoluer des causes.
Le numérique, loin d’être uniquement un facteur d’insensibilité, peut redevenir un outil stratégique pour reconnecter les consciences, documenter les injustices, amplifier les voix marginalisées et créer des espaces de solidarité transnationaux. Il est un instrument pour « se mêler » ; non par curiosité intrusive, mais par responsabilité citoyenne.
Ce que nous pensons à Africtivistes CitizenLab Cameroun
À Africtivistes CitizenLab Cameroun, nous assumons clairement que la citoyenneté active ne consiste pas à rester spectateur. Nous travaillons à renforcer les capacités des jeunes, à promouvoir la culture du débat public, à encourager l’engagement numérique responsable et à former des citoyens capables d’esprit critique.
Se mêler de ce qui ne nous regarde pas, dans notre approche, signifie :
- Défendre les droits fondamentaux
- Promouvoir la justice sociale
- Lutter contre la désinformation
- Encourager la participation civique
- Refuser la banalisation de l’injustice
Il ne s’agit pas d’ingérence déplacée mais il s’agit pour nous de responsabilité collective.
Nous nous devons de réapprendre la solidarité
Nous avons appris à détourner le regard.
Nous pouvons réapprendre à regarder.
Nous avons appris à rester silencieux.
Nous pouvons réapprendre à questionner.
Nous avons appris à nous isoler.
Nous pouvons réapprendre à agir ensemble.
La mondialisation ne devrait pas signifier la circulation des marchandises sans circulation de la solidarité. Le numérique ne devrait pas produire l’indifférence, mais renforcer la conscience citoyenne.
Se mêler de ce qui ne nous regarde pas, c’est parfois la première étape pour construire une société plus juste.
Et peut-être est-il temps de comprendre que, dans une cité, tout finit toujours par nous regarder.
KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun