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Pourquoi les agresseurs ne se perçoivent pas toujours comme tels  

L’idée selon laquelle l’agresseur serait pleinement conscient de la violence qu’il exerce relève largement d’une fiction morale. Elle suppose une transparence des intentions et une lucidité éthique que l’analyse empirique des comportements humains contredit régulièrement. Dans de nombreux contextes – qu’il s’agisse de violences physiques, psychologiques, sexuelles ou symboliques – les auteurs d’actes violents ne se reconnaissent pas nécessairement comme agresseurs. Cette disjonction entre acte et perception ne relève ni d’une simple dénégation individuelle ni d’une pathologie marginale ; elle s’inscrit dans des processus sociaux profonds de normalisation, de justification, de socialisation et d’adaptation, auxquels s’ajoute, dans certains cas, une médiation religieuse qui contribue à redéfinir les contours du licite et de l’illicite.

Comprendre cette absence de reconnaissance implique donc de déplacer le regard : il ne s’agit pas seulement d’interroger la psychologie de l’individu, mais d’analyser les conditions sociales de possibilité de la violence ordinaire.

I. La normalisation de la violence : quand l’inacceptable devient banal

La première clé d’analyse réside dans le processus de normalisation. Une pratique violente ne se perçoit comme telle que si elle est socialement définie comme déviante. Or, dans de nombreux contextes, certaines formes de violence sont intégrées dans les normes ordinaires de comportement.

La violence conjugale « corrective », les châtiments corporels infligés aux enfants, ou encore certaines formes de coercition sexuelle au sein du couple illustrent cette banalisation. Lorsqu’un acte est inscrit dans un registre de normalité sociale – « éduquer », « discipliner », « corriger » – il perd son statut de violence pour devenir une pratique légitime, voire attendue.

Cette normalisation repose sur des cadres cognitifs et culturels transmis de génération en génération. Elle produit une forme de cécité morale structurée, dans laquelle l’agresseur n’identifie pas son acte comme problématique, précisément parce qu’il correspond à ce qu’il a appris à considérer comme normal.

II. Les régimes de justification : rationaliser pour préserver l’image de soi

Même lorsque l’acte entre en tension avec certaines normes sociales, des mécanismes de justification viennent en atténuer la portée morale. L’individu mobilise alors des discours qui permettent de maintenir une image de soi cohérente.

Ces justifications prennent des formes variées : minimisation (« ce n’est pas si grave »), déplacement de la responsabilité (« elle m’a provoqué »), relativisation (« d’autres font pire »), ou encore requalification de l’acte (« c’était pour son bien »). Ce que la sociologie morale a montré, c’est que ces discours ne sont pas purement individuels ; ils s’inscrivent dans des répertoires de justification socialement disponibles.

Autrement dit, l’agresseur ne fabrique pas seul ses excuses : il puise dans un stock collectif de raisons légitimes, culturellement validées. Ces régimes de justification permettent de neutraliser la dissonance cognitive entre l’image de soi (être une « bonne personne ») et la réalité des actes.

III. La socialisation : apprendre la violence comme langage

La violence ne surgit pas dans un vide social ; elle est souvent le produit d’un apprentissage. La socialisation – familiale, scolaire, communautaire – joue un rôle déterminant dans la manière dont les individus perçoivent et pratiquent la violence.

Dans certains environnements, la violence est présentée comme un moyen légitime de résoudre les conflits, d’affirmer son autorité ou de maintenir un ordre social. Elle devient un langage relationnel, intériorisé dès l’enfance.

Cette intériorisation est d’autant plus puissante qu’elle est rarement explicitée. Elle opère à travers des pratiques quotidiennes, des modèles parentaux, des normes de genre ou des récits culturels. Ainsi, un individu peut reproduire des comportements violents sans les interroger, simplement parce qu’ils constituent pour lui une manière « normale » d’être au monde.

IV. L’adaptation et la plasticité morale

Un autre mécanisme essentiel est celui de l’adaptation. Les individus ajustent leurs normes morales en fonction de leur environnement et des contraintes auxquelles ils sont soumis. Ce processus de plasticité morale permet de rendre compatibles des pratiques violentes avec un sentiment de légitimité.

Dans des contextes de crise, de précarité ou de conflit, certaines formes de violence peuvent être perçues comme nécessaires, voire inévitables. L’agresseur se pense alors non pas comme auteur d’une injustice, mais comme acteur d’une situation qui le dépasse.

Cette adaptation peut également s’inscrire dans des dynamiques de pouvoir : lorsqu’un individu occupe une position dominante (de genre, d’âge, de statut), il peut intégrer l’idée que l’exercice de la contrainte fait partie de son rôle. La violence devient alors une extension « naturelle » de cette position.

V. La médiation religieuse : sacralisation et légitimation

La dimension religieuse ajoute une couche supplémentaire de complexité. Dans certains contextes, des interprétations spécifiques des textes ou des traditions religieuses peuvent être mobilisées pour justifier des pratiques violentes.

Il est essentiel de préciser que ce ne sont pas les religions en tant que telles qui produisent la violence, mais certaines lectures situées, historiquement et socialement construites, qui peuvent en légitimer l’usage. La référence au sacré confère alors une autorité particulière aux justifications : l’acte n’est plus seulement permis, il devient parfois moralement requis.

Cette sacralisation renforce la difficulté pour l’agresseur de se percevoir comme tel. En agissant, il peut avoir le sentiment de respecter un ordre supérieur, ce qui neutralise en partie la possibilité d’une remise en question.

VI. L’angle mort de la reconnaissance : entre invisibilisation et légitimité

Au croisement de ces différents mécanismes se trouve un phénomène central : l’angle mort de la reconnaissance. L’agresseur ne se perçoit pas comme tel parce que les cadres sociaux dans lesquels il évolue ne lui fournissent pas les catégories nécessaires pour nommer son acte comme violence.

Ce déficit de reconnaissance n’est pas symétrique : il coexiste souvent avec une capacité accrue à percevoir la violence lorsqu’elle est exercée contre soi. Cela souligne le caractère profondément situé et asymétrique de la perception morale.

En d’autres termes, la violence n’est pas seulement une question d’actes, mais de définition sociale des actes. Tant que certaines pratiques resteront inscrites dans des régimes de normalité ou de légitimité, elles continueront d’échapper à la conscience de ceux qui les perpètrent.

Conclusion

L’absence de perception de soi comme agresseur ne peut être réduite à une simple mauvaise foi individuelle. Elle résulte d’un enchevêtrement de processus sociaux – normalisation, justification, socialisation, adaptation et, parfois, légitimation religieuse – qui redéfinissent les frontières du permis et de l’interdit.

Cette analyse invite à un déplacement éthique et politique. Plutôt que de se limiter à la dénonciation individuelle, il devient nécessaire d’interroger les structures qui rendent certaines violences invisibles ou acceptables. Car c’est précisément dans ces zones grises, où la violence se confond avec la normalité, que se reproduisent les formes les plus persistantes d’injustice.

En définitive, la question n’est pas seulement de savoir pourquoi les agresseurs ne se reconnaissent pas comme tels, mais de comprendre quelles conditions sociales rendent possible cette méconnaissance – et comment les transformer.

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

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