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Punir ne suffit pas : peut-on réellement prévenir les violences sexuelles ?

« La loi pénale est l’aveu d’une défaite : celle d’une société qui n’a pas su empêcher. » – inspiré de la pensée de Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975.  

Il existe dans la conscience collective contemporaine une conviction profonde, rassurante dans sa simplicité et dangereuse dans ses effets, celle que la réponse judiciaire constitue la réponse adéquate aux violences sexuelles. Condamner l’auteur, prononcer une peine, incarcérer – autant d’actes rituels par lesquels nos sociétés croient non seulement rendre justice à la victime, mais aussi conjurer la récidive, décourager l’imitation, et rétablir un ordre moral momentanément perturbé. Cette conviction est si profondément ancrée qu’elle oriente depuis des décennies l’essentiel des politiques publiques en matière de criminalité sexuelle : aggravation des peines, création de nouvelles infractions, extension des délais de prescription, registres de délinquants sexuels, bracelet électronique, castration chimique. Le législateur, sous la pression de l’opinion publique à chaque fait divers d’ampleur, s’empresse de durcir l’arsenal répressif, avec la certitude silencieuse que plus on punit, moins on violente.

Pourtant, les chiffres résistent. Selon les données agrégées de l’Organisation mondiale de la santé, une femme sur trois dans le monde a subi des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie. En France, les enquêtes de victimation révèlent que plus de 94 000 femmes déclarent avoir été victimes de viols ou tentatives de viol chaque année, pour moins de 10 % de plaintes déposées et un taux de condamnation avoisinant 1 à 3 % des faits réels. Partout en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique subsaharienne, les chiffres racontent la même histoire : les violences sexuelles perdurent, massives et structurelles, indifférentes aux aggravations pénales successives.

Le présent article pose donc une question qui devrait aller de soi mais qui reste subversive dans le champ politique : peut-on réellement prévenir les violences sexuelles ? Et, corollaire immédiat : dans quelle mesure la focalisation sur la répression pénale constitue-t-elle un obstacle épistémologique et pratique à l’élaboration de stratégies préventives efficaces ? Nous soutiendrons que la prévention des violences sexuelles est non seulement possible, mais constitue la seule réponse socialement cohérente à un phénomène qui, loin d’être marginal, est le produit d’une organisation sociale et symbolique déterminée. Pour ce faire, il nous faudra d’abord déconstruire les fondements et les limites de la réponse répressive (I), avant d’explorer les conditions théoriques et pratiques d’une véritable politique préventive (II), et d’envisager, enfin, ce que signifie prévenir en profondeur, c’est-à-dire transformer les structures qui produisent les violences (III).

  1. La réponse répressive : fondements, ambitions et impasses 
  2. La philosophie pénale et ses promesses 

La réponse pénale aux violences sexuelles s’est construite sur plusieurs fondements philosophiques dont la cohérence interne mérite d’être examinée avant d’être interrogée. Le premier est celui de la rétribution : la peine est due, elle est la contrepartie nécessaire du tort infligé, la traduction juridique d’un équilibre moral rompu. Cette conception, héritée de Kant et de la tradition du droit naturel, n’est pas dénuée de valeur : elle exprime la reconnaissance sociale du préjudice subi par la victime et lui confère une existence dans l’espace symbolique du collectif. La condamnation pénale dit quelque chose : que ce qui a été fait était inacceptable, que la victime n’était pas coupable, que la société prend acte. En ce sens, le droit pénal a une fonction de vérité.

Le deuxième fondement est utilitaire : la peine, par son caractère dissuasif, doit décourager l’auteur de récidiver (prévention spéciale) et dissuader les tiers de commettre des actes similaires (prévention générale). C’est cette prétention qui permet au droit pénal de se présenter comme une politique de prévention : punir, c’est prévenir. Bentham le formulait avec une rigueur arithmétique : si le plaisir escompté du crime est inférieur à la peine attendue, l’acteur rationnel renoncera. L’aggravation des peines procède de cette logique : augmenter le coût espéré pour réduire la fréquence des comportements.

Le troisième fondement est neutralisant : l’incarcération protège la société de l’auteur le temps de la peine, suspend physiquement la menace.

  1. Les limites empiriques de la dissuasion pénale 

Chacun de ces fondements se heurte, appliqué aux violences sexuelles, à des objections empiriques considérables.

La dissuasion suppose trois conditions rarement réunies en matière de criminalité sexuelle : la certitude de la peine, sa sévérité perçue, et la rationalité calculatrice de l’auteur. Or les données convergent pour montrer que le taux de poursuite et de condamnation des auteurs de violences sexuelles demeure structurellement très faible dans l’ensemble des démocraties occidentales. L’impunité de facto est donc la norme, non l’exception. Dans ces conditions, l’aggravation des peines n’aggrave rien d’autre que la peine théorique d’une minorité d’auteurs – ceux qui ont été dénoncés, poursuivis, jugés et condamnés – sans modifier significativement le calcul rationnel du plus grand nombre, puisque la probabilité d’être effectivement puni reste infime.

De surcroît, les criminologues ont abondamment documenté que la commission de violences sexuelles répond rarement à un calcul rationnel de type économique. Les travaux de David Lisak sur les « prédateurs non identifiés » (undetected rapists) montrent que la majorité des auteurs de viols sont des hommes ordinairement intégrés dans la vie sociale, professionnelle et affective, qui n’agissent pas dans la clandestinité d’une délinquance calculée, mais dans le cadre d’interactions sociales normalisées, en exploitant des contextes de pouvoir, d’alcool, de confusion des consentements, des contextes que le droit pénal parvient rarement à saisir.

Enfin, la neutralisation par l’incarcération reste temporaire par définition, et ne s’accompagne généralement pas d’un traitement de fond des facteurs qui ont produit les comportements violents, de sorte que le taux de récidive post-incarcération, en l’absence de suivi thérapeutique structuré, demeure préoccupant.

  1. Les effets pervers du tout-répressif 

Au-delà de son inefficacité relative, la survalorisation de la réponse pénale produit des effets pervers qu’il convient d’identifier.

Le premier est un effet de décharge morale et politique. En confiant à la justice pénale le soin de « traiter » le problème des violences sexuelles, les institutions se déresponsabilisent de leur propre rôle dans la production et la reproduction de ces violences. L’école, l’employeur, l’armée, les institutions religieuses, les équipes sportives – tous peuvent se défausser sur la sanction judiciaire en affirmant n’avoir pas à « faire la morale » ou à « se substituer à la justice ». Le droit pénal, en monopolisant la réponse, inhibe la mobilisation des autres acteurs sociaux.

Le second est un effet de victimisation secondaire systémique. Le processus pénal, conçu pour établir la vérité judiciaire et non pour soigner, expose les victimes à des épreuves dont la violence symbolique est documentée : contre-interrogatoires, mise en doute de leur récit, confrontation avec l’auteur, publicité parfois des débats. Cette réalité contribue au faible taux de dénonciation – moins de 10 % en France selon la mission interministérielle de protection des femmes (MINPROFF) – ce qui signifie que la réponse pénale, dans sa forme actuelle, est déjà rendue inaccessible à la grande majorité des victimes par les victimes elles-mêmes, non par ignorance du droit, mais par anticipation rationnelle des souffrances de la procédure.

Le troisième est un effet de naturalisation de la violence. En traitant les violeurs comme des monstres, des déviants radicalement extérieurs à la norme sociale, le discours pénal produit une figure de l’auteur qui rassure et qui trompe. Si le violeur est nécessairement un être pathologique, inconnu, dissimulé dans la nuit, alors la grande majorité des violences sexuelles – commises par des proches, des conjoints, des supérieurs hiérarchiques, des camarades de chambre – deviennent conceptuellement invisibles. La « monstruosité » du crime exige la monstruosité de l’auteur, et lorsque l’auteur est un homme respectable, père de famille, bien noté par ses collègues, le système judiciaire et social peine à reconnaître le crime pour ce qu’il est.

  1. La prescription pénale comme réponse à une demande symbolique

Il faut ici avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que le droit pénal répond à quelque chose de légitime : le besoin de désignation publique du tort. Les victimes ne réclament pas seulement de ne plus souffrir – elles réclament d’être crues, que leur souffrance soit nommée, que l’auteur soit contraint de l’assumer devant la collectivité. Ces besoins sont réels et la justice restauratrice, la médiation, la thérapie collective ne les satisfont pas toujours. La réforme du droit pénal en matière de violences sexuelles, et l’on pense notamment aux débats en France autour de la définition légale du viol comme absence de consentement, calquée sur les modèles islandais ou suédois, est donc un objectif légitime. Mais elle doit être pensée pour ce qu’elle est : une amélioration de la capacité de reconnaissance sociale du tort, non une politique de prévention en soi. 

2. Penser la prévention : théories, modèles et conditions d’efficacité 

  1. Distinguer les niveaux de prévention 

Les sciences de santé publique distinguent classiquement trois niveaux de prévention, distinction que la criminologie préventive a utilement importée.

  • La prévention primaire vise à empêcher que la violence ne se produise, en agissant sur les causes profondes, les normes sociales, les contextes permissifs. Elle s’adresse à la population générale avant tout événement.
  • La prévention secondaire cible les populations à risque (auteurs potentiels identifiés, situations de vulnérabilité accrue) en intervenant avant la commission d’un acte ou à un stade précoce
  • La prévention tertiaire concerne les auteurs déjà identifiés et vise à empêcher la récidive, et les victimes, pour prévenir les effets à long terme et les risques de revictimisation.

Cette distinction est fondamentale parce qu’elle révèle que la quasi-totalité des politiques actuelles de « prévention » se situent en réalité au niveau tertiaire – elles interviennent après l’acte – et que les niveaux primaire et secondaire, les plus pertinents pour une véritable réduction de la prévalence, demeurent sous-investis.

  1. La révolution du consentement : une prévention normative

Parmi les approches préventives primaires, l’éducation au consentement occupe une place centrale dans les débats contemporains. Née dans les campus universitaires américains des années 1990, popularisée en Europe dans les années 2010, l’idée est simple dans sa formulation et complexe dans ses implications : enseigner aux individus, dès le plus jeune âge, ce qu’est un consentement libre, éclairé, enthousiaste, révocable.

Mais cette simplicité apparente recouvre une ambition considérable : transformer les scripts sexuels culturellement dominants. Les travaux de Wendy Hollway sur les « répertoires discursifs » de la sexualité hétérosexuelle, ou ceux de Nicola Gavey sur la « construction sociale de la normalité du viol » (Just Sex? The Cultural Scaffolding of Rape, 2005), montrent que de nombreuses violences sexuelles prennent place dans des situations où les auteurs ne se reconnaissent pas comme tels, parce qu’ils se conforment à des scripts culturels qui banalisent la pression, la résistance token, la sexualité comme conquête masculine. L’éducation au consentement, lorsqu’elle est bien conçue, déconstruit ces scripts. Elle n’est pas seulement une transmission d’information juridique ; elle est une intervention sur la culture.

Les évaluations menées sur les programmes bien implantés, notamment le programme Bringing in the Bystander ou le Mentors in Violence Prevention aux États-Unis, montrent des résultats encourageants en termes de modification des attitudes, de réduction des comportements coercitifs, et d’augmentation des comportements de témoins actifs. Ces effets sont d’autant plus marqués que les programmes sont longitudinaux, participatifs, et qu’ils évitent le registre moralisateur au profit d’une approche réflexive sur les normes de genre.

  1. Le rôle central des normes de genre

La prévention primaire des violences sexuelles ne peut faire l’économie d’une analyse structurelle : les violences sexuelles ne sont pas des événements aléatoires, distribués uniformément dans la population. Elles sont massivement commises par des hommes sur des femmes et des enfants. Cette asymétrie de genre n’est pas biologique ; elle est le produit d’une organisation sociale qui associe masculinité et domination, qui forme les garçons à nier leur vulnérabilité, à valoriser la conquête, à déprécier les émotions perçues comme féminines. Elle est le produit de ce que Raewyn Connell nomme la « masculinité hégémonique » : un idéal normatif qui structure les comportements et les représentations bien au-delà des individus qui y adhèrent consciemment.

Prévenir les violences sexuelles requiert donc de s’attaquer aux normes de genre qui les rendent possibles. Cela passe par une réforme profonde des processus de socialisation : dans la famille, à l’école, dans les médias, dans la culture populaire. Cela passe par une éducation qui ne cantonne pas les garçons dans un idéal de virilité étroite, qui leur permette d’élaborer une masculinité non fondée sur la domination. Les programmes masculinistes de prévention, comme Promundo ou le programme MenEngage Alliance, montrent que les hommes, lorsqu’ils sont impliqués comme agents du changement et non comme suspects par principe, peuvent devenir des acteurs puissants de la prévention.

  1. La prévention situationnelle et la question des contextes

À côté de la prévention normative, la criminologie situationnelle offre une approche complémentaire : agir sur les environnements pour réduire les opportunités. Appliquer cette grille aux violences sexuelles est délicat – il faut éviter de glisser vers des discours de précaution adressés aux victimes potentielles, qui reproduisent l’injonction faite aux femmes de se protéger en limitant leur liberté. Mais la prévention situationnelle ne se réduit pas à cela.

Elle peut viser la formation des professionnels des espaces festifs à l’identification et à l’intervention dans les situations à risque ; la politique d’alcool dans les établissements universitaires, lieu d’une surreprésentation des violences entre pairs ; la formation des personnels soignants, enseignants, éducateurs sportifs aux signaux d’alerte d’une emprise ; la politique de ressources humaines dans les entreprises pour rendre structurellement coûteuses les situations de pouvoir abusif. La prévention situationnelle, bien pensée, ne restreint pas la liberté des victimes potentielles ; elle restructure les contextes pour rendre les comportements prédateurs moins faciles, moins impunis, plus visibles.

  1. La prévention secondaire : prendre en charge les auteurs potentiels

Un tabou conceptuel mérite d’être levé : peut-on prévenir les violences en prenant en charge des auteurs potentiels, c’est-à-dire des individus qui présentent des facteurs de risque avant la commission de tout acte ?

Des programmes existent, fondés sur l’auto-identification de personnes attirées par les mineurs (le programme Dunkelfeld en Allemagne, Stop It Now! en Angleterre ou aux États-Unis) qui proposent un accompagnement thérapeutique confidentiel, sans obligation de signalement, à des personnes qui cherchent à ne pas passer à l’acte. Ces programmes reposent sur un pari épistémologique et éthique : il existe des individus qui ressentent des désirs qu’ils ne souhaitent pas mettre en acte, et qui peuvent bénéficier d’un soutien pour y parvenir. Les évaluations disponibles sont encourageantes. Mais ces dispositifs se heurtent à des résistances politiques et culturelles considérables : l’idée même de « prendre soin » d’un auteur potentiel est perçue comme une indécence envers les victimes.

Cette résistance révèle une tension fondamentale dans notre rapport moral aux violences sexuelles : nous voulons les prévenir, mais nous refusons souvent les moyens qui permettraient de le faire, parce qu’ils impliquent de reconnaître la complexité des trajectoires des auteurs, leur humanité partielle, ce qui est insupportable au regard du tort infligé aux victimes. C’est pourtant précisément cette tension qu’une politique préventive sérieuse doit être capable de tenir.

3. Prévenir en profondeur : vers une politique structurelle des violences sexuelles 

  1. Les violences sexuelles comme symptôme d’un ordre social 

Une approche réellement préventive des violences sexuelles doit prendre au sérieux l’hypothèse que ces violences ne sont pas des dysfonctionnements isolés d’un système social fondamentalement sain, mais des manifestations d’un ordre social structuré par des rapports de pouvoir genrés. Cette hypothèse, formulée dans des termes différents par les féministes radicales (Kate Millett, Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon), par les sociologues du genre (Pierre Bourdieu, Raewyn Connell), et par les criminologues féministes (Susan Brownmiller, Diana Russell), possède une validité empirique considérable.

Les violences sexuelles ne se distribuent pas aléatoirement. Elles surviennent massivement dans des contextes de déséquilibre de pouvoir : entre hommes et femmes, entre adultes et enfants, entre supérieurs hiérarchiques et subordonnés, entre autochtones et colonisés, entre valides et personnes en situation de handicap. Cette régularité structurelle n’est pas explicable par une pathologie individuelle ; elle est le signe d’une structure sociale. Prévenir les violences sexuelles signifie donc, à terme, transformer les rapports de domination qui les rendent possible.

  1. L’éducation comme site de transformation

L’école est le lieu où une société se reproduit, où ses valeurs, ses normes et ses imaginaires sont transmis aux générations suivantes. C’est aussi, potentiellement, le lieu où cette reproduction peut être infléchie. L’éducation à l’égalité des genres, l’éducation à la vie affective et sexuelle, l’éducation à l’intégrité corporelle dès le plus jeune âge constituent des leviers préventifs de première importance.

La recherche évaluative sur les curricula d’éducation sexuelle globale (comprehensive sexuality education) – définie par l’UNESCO comme une approche curriculaire fondée sur les droits, le genre, et le développement – montre des effets positifs mesurables : retard de l’entrée dans la vie sexuelle, réduction des comportements sexuels à risque, amélioration des attitudes envers l’égalité de genre, et réduction des comportements coercitifs. Ces effets sont particulièrement marqués pour les programmes débutant précocement et couvrant non seulement les aspects biologiques de la sexualité mais aussi les dimensions relationnelles, émotionnelles et éthiques.

En France, malgré l’obligation légale depuis 2001 (loi du 4 juillet) de trois séances annuelles d’éducation à la sexualité à tous les niveaux de scolarité, l’application de cette loi reste extrêmement lacunaire. Un rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes de 2016 établissait que seuls 15 % des élèves bénéficiaient effectivement de ces séances. L’écart entre l’intention législative et la réalité pratique illustre à lui seul l’ambivalence des politiques publiques face à la prévention : on légifère symboliquement, on n’implémente pas concrètement.

  1. Les médias, la culture populaire et la construction de l’imaginaire sexuel

Il serait naïf de circonscrire la question de la prévention au seul espace scolaire. Les jeunes (et les moins jeunes) élaborent leurs représentations de la sexualité, du désir, du consentement, de la masculinité et de la féminité au contact d’une culture populaire dont les messages ne sont pas toujours cohérents avec les idéaux de l’éducation à l’égalité.

L’omniprésence pornographique constitue à cet égard un défi de prévention inédit. L’âge moyen de la première exposition à la pornographie en ligne est aujourd’hui estimé entre 10 et 12 ans dans la plupart des pays occidentaux. Or l’industrie pornographique mainstream diffuse des représentations massives de sexualité non consentante, de domination, de dégradation, qui fonctionnent comme des scripts de genre. Les recherches de Gail Dines (Pornland, 2010) ou de Robert Jensen (Getting Off, 2007) ont documenté l’influence de ces scripts sur les attitudes et les comportements, particulièrement chez les adolescents dont l’expérience sexuelle est encore en construction.

Sans tomber dans un moralisme prohibitionniste qui a démontré ses limites, une politique préventive cohérente doit s’interroger sur la régulation de la pornographie en ligne, sur l’éducation critique aux médias, sur la formation des parents à accompagner leurs enfants dans cet environnement. C’est ici que les politiques de prévention doivent embrasser leur propre complexité : il ne s’agit pas d’interdire la sexualité mais de travailler les représentations qui façonnent les imaginaires.

  1. Les institutions : famille, religion, armée, sport

Toute analyse honnête des violences sexuelles doit affronter le fait que certaines institutions jouent un rôle non négligeable dans leur production et leur dissimulation. L’Église catholique, l’armée, les organisations sportives de haut niveau, certaines entreprises et institutions académiques, la liste des institutions au sein desquelles des violences sexuelles systémiques ont été documentées puis dissimulées est longue et transversale.

Ces institutions partagent certains traits structurels : une hiérarchie forte, une culture du secret, une valorisation de la loyauté interne sur la vérité externe, une stigmatisation des victimes qui parlent comme des traîtres. Prévenir les violences sexuelles dans ces contextes requiert une réforme institutionnelle profonde : mécanismes de signalement indépendants, protection des lanceurs d’alerte, culture organisationnelle explicitement hostile à la complaisance avec les auteurs, reddition de comptes (accountability) des dirigeants qui couvrent.

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), dont le rapport Sauvé publié en octobre 2021 en France a établi que 330 000 personnes avaient été victimes d’abus dans le cadre de l’institution catholique depuis 1950, constitue un exemple paradigmatique : la prévention n’était pas possible sans d’abord reconnaître la réalité et l’étendue du phénomène, ce que l’institution avait systématiquement refusé de faire pendant des décennies.

  1. Le prendre-soin des victimes comme levier préventif

La prévention ne concerne pas seulement les auteurs et les témoins potentiels. Elle concerne aussi les victimes. Prendre en charge correctement les victimes de violences sexuelles (médicalement, psychologiquement, socialement, juridiquement) n’est pas seulement un impératif éthique de justice ; c’est un levier préventif.

Une victime non prise en charge développe plus fréquemment des troubles post-traumatiques chroniques, une vulnérabilité à la revictimisation, des difficultés relationnelles durables. La chaîne des conséquences des violences se prolonge bien au-delà du fait initial si l’accompagnement est insuffisant. Investir dans des structures d’accueil et de soin des victimes — les unités médico-judiciaires, les CUMP (cellules d’urgence médico-psychologique), les associations spécialisées, c’est aussi briser des cycles de violence.

Par ailleurs, la création de conditions dans lesquelles les victimes peuvent parler sans craindre d’être stigmatisées, disqualifiées ou rétraumatisées contribue à rompre la loi du silence qui permet aux auteurs de récidiver longuement. Les études sur les victimes de pédocriminalité montrent régulièrement que les auteurs ont agi sur des dizaines de victimes avant que l’une d’entre elles ne soit entendue. La parole des victimes est, en ce sens, une forme puissante de prévention.

4. Les conditions politiques et épistémiques d’une politique préventive

  1. Sortir de la logique du fait divers

Une des principales entraves à l’élaboration de politiques préventives cohérentes est le gouvernement par les émotions : la politique pénale en matière de violences sexuelles est rythmée par les faits divers, les affaires médiatisées, les indignations collectives. Chaque crime spectaculaire provoque une réponse législative, généralement répressive, généralement symbolique, rarement évaluée.

Cette gouvernance réactive est incompatible avec le temps long que requiert la prévention. Une politique d’éducation au consentement n’aura d’effets mesurables sur les comportements qu’au bout d’une génération. Une politique de transformation des normes de genre requiert un horizon temporel de plusieurs décennies. Ces horizons sont politiquement peu rentables. Il faut donc construire les conditions institutionnelles (agences indépendantes, évaluation systématique, contrats d’objectifs pluriannuels) qui permettent à une politique préventive de persévérer au-delà des alternances électorales et des émotions collectives.

  1. Financer la recherche et l’évaluation

Toute politique sérieuse de prévention requiert une base de connaissance solide. En France, la recherche sur les violences sexuelles reste structurellement sous-financée par rapport aux pays anglophones. L’enquête Virage (Violences et rapports de genre), menée par l’INED, constitue un progrès important mais isolé. Il manque des études longitudinales permettant de suivre l’évolution des comportements sur le long terme, des essais contrôlés randomisés sur l’efficacité des programmes de prévention, des études comparatives internationales sur les effets de différentes politiques législatives.

L’évaluation rigoureuse des programmes existants est également indispensable. On ne peut pas se permettre de financer des interventions inefficaces, pire, des interventions dont les effets sont contre-productifs (certains programmes de sensibilisation maladroits ont pu renforcer des attitudes justifiant des violences chez leurs participants). L’exigence d’évaluation n’est pas un luxe technocratique ; c’est une condition élémentaire de responsabilité publique.

  1. Articuler prévention et réparation : vers une approche intégrale

Il serait erroné de conclure de ce qui précède que le droit pénal n’a pas de rôle dans une politique efficace des violences sexuelles. Il en a un, mais il doit être redéfini. La réforme pénale reste nécessaire sur plusieurs points : l’adoption d’une définition du viol fondée sur l’absence de consentement (et non sur la seule contrainte ou menace), la suppression des délais de prescription, le renforcement de la formation des magistrats et enquêteurs, la création de chambres spécialisées, l’amélioration de la prise en charge des victimes tout au long de la procédure. Ces réformes n’augmenteront peut-être pas le nombre de condamnations, une réforme de la définition augmentera d’abord le nombre de signalements, mais elles amélioreront la qualité de la reconnaissance judiciaire du tort.

Mais cette réforme pénale doit être encastrée dans une politique globale où elle occupe la place qui est la sienne : celle d’une réponse post-factum, nécessaire mais insuffisante, qui doit s’articuler avec une politique préventive ambitieuse.

La justice restauratrice – procédures permettant à la victime et à l’auteur, dans un cadre sécurisé et volontaire, de se rencontrer pour une reconnaissance directe du tort et une réparation – constitue un complément utile, particulièrement dans les contextes de violences intrafamiliales où la rupture définitive de tout lien n’est pas toujours souhaitée par la victime. Elle ne remplace pas la sanction pénale mais peut lui succéder ou l’accompagner pour répondre à des besoins que le procès seul ne satisfait pas.

Conclusion : La société qui prévient est celle qui se transforme

À l’issue de cette réflexion, il nous faut revenir à la question initiale avec la nuance qu’elle mérite. Peut-on réellement prévenir les violences sexuelles ? La réponse est : oui, mais pas sans se transformer soi-même.

Prévenir les violences sexuelles n’est pas une opération chirurgicale qui consisterait à identifier et neutraliser des individus dangereux tout en laissant intacte la structure sociale qui les a produits. C’est un projet de longue haleine, exigeant, qui touche aux fondements de l’organisation sociale : les rapports de genre, la socialisation des garçons et des filles, les normes culturelles de la sexualité, les structures de pouvoir dans les institutions, la façon dont nous éduquons, dont nous guérissons, dont nous croyons les victimes.

La répression pénale, aussi légitime qu’elle soit dans sa fonction de reconnaissance du tort, ne peut tenir lieu de politique préventive. Elle intervient après, elle touche peu, elle neutralise temporairement, elle rassure symboliquement. Sa prévalence dans le débat public révèle moins une préoccupation pour les victimes réelles qu’un besoin social de catharsis morale, de désignation du monstre, de rejet de la violence vers les marges de l’humain. Ce besoin est compréhensible mais ne doit pas orienter les politiques publiques.

Une société qui prend au sérieux la prévention des violences sexuelles est une société qui accepte de se regarder en face : qui reconnaît que ces violences ne viennent pas de nulle part, qu’elles sont produites par des normes, des institutions, des cultures que nous habitons tous. C’est une société qui investit dans l’éducation, dans la recherche, dans la prise en charge, dans la transformation des masculinités, dans le soin aux victimes. C’est une société qui accepte l’inconfort de savoir que le changement prendra du temps, que les résultats ne seront pas visibles avant une génération, et qui agit quand même.

Cette société-là n’existe pas encore pleinement. Mais les conditions de sa possibilité se construisent, dans chaque salle de classe, chaque vestiaire, chaque foyer où un adulte enseigne à un enfant ce que signifient l’intégrité du corps et le respect du désir d’autrui. La prévention ne commence pas dans les prétoires ; elle commence dans les petits gestes, les petits mots, les petites transmissions de valeur par lesquelles une société décide de ce qu’elle veut être.

Punir ne suffit pas. Mais il ne s’agit pas de choisir entre punir et prévenir : il s’agit de comprendre que l’une est une réponse à ce qui a échoué, et que l’autre est le pari de faire mieux. Un pari que nous n’avons pas encore pleinement accepté de tenir.

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

Références et orientations bibliographiques

Criminologie et droit pénal

  • Foucault, Michel. Surveiller et punir : naissance de la prison. Gallimard, 1975.
  • Cusson, Maurice. Prévenir la délinquance. Les méthodes efficaces. PUF, 2002.
  • Lisak, David & Miller, Paul. « Repeat Rape and Multiple Offending Among Undetected Rapists ». Violence and Victims, 17(1), 2002.

Sociologie du genre et féminismes

  • Connell, Raewyn. Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie. Éditions Amsterdam, 2014.
  • Bourdieu, Pierre. La domination masculine. Seuil, 1998.
  • Gavey, Nicola. Just Sex? The Cultural Scaffolding of Rape. Routledge, 2005.
  • Brownmiller, Susan. Against Our Will: Men, Women and Rape. Simon & Schuster, 1975.

Prévention et politiques publiques

  • Krug, Etienne G. et al. Rapport mondial sur la violence et la santé. OMS, 2002.
  • UNESCO. Comprehensive Sexuality Education: a global review. 2015.
  • Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Rapport sur l’éducation à la sexualité. 2016.
  • Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE). Rapport Sauvé. 2021.

Justice restauratrice

  • Zehr, Howard. Changing Lenses: Restorative Justice for Our Times. Herald Press, 1990.
  • Cario, Robert. La justice restaurative : vers un nouveau modèle de justice pénale ? L’Harmattan, 2010.
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