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Décentralisation et démocratie locale au Cameroun : où en sommes-nous vraiment ?

Trente ans après que la Constitution de 1996 a fait du Cameroun un « État unitaire décentralisé », la réforme avance à petit pas. Et un arrêté signé le 15 mai 2026 vient de relancer un débat que beaucoup croyaient tranché.

Imaginez un maire élu par ses concitoyens, responsable de construire des routes, de gérer les marchés, d’entretenir les écoles mais à qui l’on retire le droit de collecter lui-même l’argent nécessaire pour le faire. C’est, en substance, ce que vient d’entériner le gouvernement camerounais par un texte de deux pages signé en mai 2026. Une décision technique en apparence qui relève d’un choix politique en réalité. La suite de cet article vous en dira plus de quoi il est question ici.

La construction étatique du Cameroun depuis 1996 : un édifice réel, mais inachevé

Le Cameroun n’est pas parti de rien, depuis que la Constitution de 1996 a inscrit la décentralisation dans le marbre, des réformes significatives ont été engagées. La loi de 2004 sur la décentralisation, la création du MINDDEVEL en 2018, l’adoption du Code général des collectivités territoriales décentralisées (CGCTD) en 2019, et surtout les premières élections des conseils régionaux en décembre 2020 autant d’étapes concrètes vers une gouvernance de proximité.

Sur le plan financier, la Dotation Générale de Décentralisation (DGD) a injecté plus de 2 300 milliards de francs CFA dans les collectivités depuis 2018. En 2025, ce montant a atteint 303,5 milliards de FCFA, en hausse de 3,6 % par rapport à 2024. Des puits ont été creusés, des routes communales ouvertes, des marchés ruraux construits. Ce n’est pas rien.

Cependant, derrière ces chiffres, le bilan est bien plus nuancé. La DGD représente 5 à 7 % des dépenses publiques ce qui est très loin des 15 % régulièrement évoqués dans les discours officiels. Plus révélateur encore : seulement la moitié des 360 communes du pays exerce effectivement les compétences qui lui ont été légalement transférées. Les délais de décaissement, la faiblesse des ressources humaines locales, et une tutelle administrative omniprésente des gouverneurs et préfets ont freiné l’élan. C’est d’ailleurs ce que souligne ce propos :

« La gouvernance des collectivités territoriales décentralisées souffre encore d’un déficit de transparence. »

Conafil / MINDDEVEL, bilan de la modernisation des CTD, juillet 2024

L’arrêté du 15 mai 2026 : efficacité fiscale ou recul démocratique ?

C’est dans ce contexte déjà fragile qu’intervient la réforme de la fiscalité locale. Sa genèse remonte à la loi n°2024/020 du 23 décembre 2024, adoptée en session parlementaire dans une quasi-indifférence, le débat identitaire ayant alors éclipsé les enjeux de gouvernance. Une circulaire conjointe en juillet 2025 en a précisé les modalités. L’arrêté du 15 mai 2026 en constitue l’aboutissement opérationnel.

Faisons un récapitulatif chronologique de la réforme fiscale locale :

Déc. 2024 : Loi n°2024/020 portant fiscalité locale adoptée en session parlementaire. Le SDF tente de porter le débat mais inaudible face aux tensions identitaires

Juil. 2025 : Circulaire conjointe FILOC fixant les premières modalités d’application, début du dessaisissement progressif des communes

15 mai 2026 : Arrêté conjoint N°0043/AC signé par Motaze et Elanga Obam. Les communes perdent officiellement le droit d’émettre et de recouvrer leurs impôts locaux

Dès 2026 : La DGI assure l’intégralité du recouvrement fiscal local. Les CTD maintiennent des Unités de Suivi sans pouvoir de collecte effective.

Le gouvernement justifie cette mesure par des arguments d’efficacité et d’optimisation. La gestion directe des recettes fiscales par les communes avait donné lieu à des pratiques de détournement documentées. Plusieurs audits accablaient des maires qui avaient transformé la régie fiscale locale en source d’enrichissement personnel. La DGI, elle, dispose des outils de traçabilité et de contrôle que les services communaux n’ont pas.

Mais la critique est tout aussi fondée. Comme le soulignent plusieurs observateurs, la solution au vol n’est pas le retrait de compétences c’est la sanction. En dessaisissant les communes plutôt qu’en poursuivant les maires indélicats, l’État choisit le contournement institutionnel plutôt que l’État de droit. Et ce faisant, il pénalise les communes bien gérées autant que les mal gérées. L’arrêté précise par ailleurs que toute création d’une Unité de Suivi devra être approuvée par le représentant de l’État renforçant la tutelle centrale à deux niveaux à la fois.

On peut voir le débat en deux positions tant du point de vue institutionnel et celui des limites de cette mesure. Analysons :

Argument officiel : efficacité

  • Mettre fin aux détournements de recettes fiscales locales documentés
  • Assurer une traçabilité en temps réel via la DGI
  • Uniformiser et moderniser le recouvrement sur tout le territoire
  • Améliorer le rendement global pour financer davantage les CTD

Argument critique : régression

  • Sanctionner tous pour les fautes de quelques-uns
  • Concentrer le pouvoir fiscal à Yaoundé, loin des réalités locales
  • Vider la décentralisation de son sens premier : l’autonomie
  • Renforcer la dépendance des communes aux dotations de l’État central

La démocratie locale est plus qu’une question de finances

Derrière la querelle fiscale se cache une question plus fondamentale : à quoi ressemble la démocratie locale au Cameroun en 2026 ? Les conseils municipaux sont élus c’est acquis. Mais élire des représentants sans leur donner les moyens d’agir, ce n’est pas de la démocratie locale. C’est du théâtre démocratique ou encore une démocratie avec des mesures cosmétiques sans réelle pérennité des structures de l’Etat.

La décentralisation, dans sa conception première, repose sur un principe simple selon lequel les décisions doivent être prises au niveau le plus proche des citoyens qui en subissent les effets. Cela implique non seulement un transfert de compétences, mais aussi un transfert de ressources et de responsabilité. Or au Cameroun, on a largement transféré les responsabilités sans transférer les ressources et maintenant on retire une partie des ressources que les communes généraient elles-mêmes.

Un conseiller municipal de Bayangam, rapporte la presse, aurait même soutenu que « les mairies n’ont pas vocation à créer des richesses, parce qu’elles auraient un volet social ». Cette phrase résume à elle seule le problème de fond : une culture de l’assistanat institutionnel, nourrie par des décennies de centralisme, qui rend les élus locaux eux-mêmes étrangers à l’idée d’autonomie.

Ce que nous citoyens sommes en droit d’exiger

Face à cette situation, la société civile et les citoyens ne peuvent pas rester simples spectateurs. Quelques exigences concrètes méritent d’être portées haut et fort comme la transparence budgétaire et une veille citoyenne de la commune de circonscription.

Chaque commune devrait publier ses recettes et ses dépenses de façon accessible. La modernisation via le logiciel SIM-bA et le passage à la nouvelle nomenclature budgétaire fin 2025 est un pas dans ce sens mais un pas insuffisant si les citoyens n’ont pas accès aux résultats. La responsabilisation, pas la recentralisation. Quand un maire détourne des fonds, c’est à la justice de sévir pas à l’État central de reprendre la caisse. Mélanger les deux crée une impunité politique et une dépendance institutionnelle également néfastes. La vraie question du 15 %. La loi prévoit que 15 % des dépenses publiques soient transférés aux CTD. En 2024, le chiffre réel était de 5 à 7 %. Cet écart de 8 à 10 points de pourcentage représente des centaines de milliards de francs CFA non décaissés. C’est là que se joue la vraie décentralisation.

La décentralisation camerounaise se veut d’etre une réalité, mais son état actuel révèle plus celui d’un chantier inachevé, ralenti par des résistances institutionnelles, des déficits de gouvernance et, désormais, une réforme fiscale qui soulève des questions légitimes sur le sens du projet.

Et vous, qu’en dites-vous de l’état de la décentralisation au Cameroun aujourd’hui ?

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