Pourquoi les jeunes camerounais tournent-ils le dos au salariat ?

Pendant des décennies, une phrase résumait les ambitions de milliers de familles camerounaises : « Mon enfant sera fonctionnaire. »
Être recruté dans la fonction publique représentait la consécration sociale. Le salaire était modeste, mais il était régulier. L’emploi garantissait un certain statut, une retraite, une stabilité. Les concours administratifs étaient suivis avec passion. Les familles investissaient des années d’épargne pour préparer leurs enfants. La réussite individuelle devenait une victoire collective.
Aujourd’hui, cette image s’effondre. Une nouvelle génération ne rêve plus majoritairement d’un bureau ministériel. Elle rêve de créer une entreprise. Pourquoi un tel basculement ? L’explication est bien plus complexe qu’une simple mode.
La première fracture : la perte de confiance
Le véritable tournant n’est pas économique. Il est psychologique.
Depuis plusieurs années, de nombreux jeunes ont progressivement perdu confiance dans le système de recrutement.
Les accusations de corruption, de favoritisme, de népotisme ou encore de marchandage des postes se sont multipliées dans les conversations publiques comme privées. Qu’elles soient toutes fondées ou non, elles produisent un effet réel : la conviction que le mérite ne suffit plus.
Beaucoup finissent par croire qu’un concours ne récompense pas toujours le plus compétent, mais parfois le plus influent. Lorsque la confiance disparaît, le rêve disparaît avec elle.
Le chômage change les règles du jeu
Au même moment, le chômage des jeunes atteint des niveaux préoccupants. Chaque année, des milliers de diplômés arrivent sur un marché incapable de les absorber. Les entreprises recrutent peu, L’État recrute encore moins.
Les jeunes comprennent progressivement une réalité brutale : attendre un emploi peut prendre cinq, dix, parfois quinze ans.
Face à cette attente interminable, une nouvelle idée s’impose : « Créer son propre emploi. » Ainsi naît la popularité de l’entrepreneuriat. Au départ, il ne s’agit pas toujours d’une passion. Il s’agit d’abord d’une stratégie de survie.
Les bailleurs internationaux changent les règles
Puis survient un autre phénomène. Les grandes crises mondiales s’accumulent :
* changement climatique ;
* pollution plastique ;
* insécurité alimentaire ;
* violences basées sur le genre ;
* inclusion numérique ;
* migrations ;
* santé publique.
Les organisations internationales décident alors d’investir massivement dans les solutions portées par les jeunes. Des milliers d’appels à projets voient le jour. Des incubateurs apparaissent. Des hackathons se multiplient. Des programmes financent des startups. Les mots deviennent familiers :
* innovation ;
* impact ;
* entrepreneuriat social ;
* économie circulaire ;
* intelligence artificielle ;
* résilience.
Pour beaucoup de jeunes, une évidence apparaît :
* »Les financements semblent davantage rechercher des entrepreneurs que des demandeurs d’emploi. »*
Le discours politique accompagne le mouvement
Les pouvoirs publics adoptent progressivement le même langage. L’entrepreneuriat devient la réponse officielle au chômage.
Les discours changent. On ne parle plus seulement de création d’emplois. On parle de création d’entreprises. Les ministères créent des concours. Les agences publiques mettent en place des programmes d’accompagnement. Les universités ouvrent des centres d’incubation. L’idée s’installe que chaque jeune peut devenir entrepreneur. Mais cette vision soulève une question fondamentale.
Tous les jeunes sont-ils faits pour entreprendre ?
Le digital vend un rêve
Pendant ce temps, Internet accélère le phénomène. Les réseaux sociaux deviennent les nouveaux conseillers d’orientation. Des influenceurs exhibent leurs réussites. Des coachs promettent l’indépendance financière. Des vidéos cumulent des millions de vues avec un message simple : « Le salariat ne te rendra jamais riche. »
Le succès spectaculaire de quelques entrepreneurs nourrit l’imaginaire collectif. Les échecs, eux, restent invisibles. On montre la voiture. Rarement les dettes. On montre le chiffre d’affaires. Rarement les années sans revenus.
Une illusion s’installe : entreprendre serait plus facile que travailler pour quelqu’un. La réalité est souvent inverse.
Le salariat n’a pas su séduire
Il faut aussi regarder l’autre face du problème. Le secteur privé souffre de nombreuses faiblesses. Des salaires parfois proches du minimum légal. Une protection sociale insuffisante. Des contrats précaires. Des heures supplémentaires non rémunérées. Peu de perspectives d’évolution. Des licenciements parfois arbitraires. Lorsque le travail ne garantit ni sécurité ni progression, il perd naturellement de son attractivité. Une génération qui veut choisir Au-delà de l’argent, cette génération poursuit autre chose.
Elle recherche :
* l’autonomie ;
* la liberté de créer ;
* la flexibilité ;
* le sens ;
* l’impact.
Elle veut résoudre des problèmes concrets. Elle veut construire. Elle veut décider. L’entrepreneuriat répond à cette aspiration.
Mais une société ne peut vivre uniquement d’entrepreneurs C’est ici que le débat devient essentiel. Une économie ne fonctionne pas sans médecins salariés. Sans enseignants.
Sans ingénieurs, Sans chercheurs, Sans magistrats, Sans infirmiers, Sans techniciens, Sans fonctionnaires compétents.
L’entrepreneuriat est indispensable. Le salariat l’est tout autant. Opposer les deux est une erreur. Les deux sont complémentaires. Les entreprises créent des emplois.
Les salariés créent de la valeur.
Les entrepreneurs ont besoin d’employés qualifiés.
Les employés ont besoin d’entreprises performantes.
Repenser le contrat social
Le véritable défi du Cameroun n’est donc pas de convaincre davantage de jeunes d’entreprendre.
Il est de restaurer la confiance.
Cela suppose :
* des recrutements transparents ;
* une lutte réelle contre la corruption et le favoritisme ;
* des salaires décents ;
* une meilleure protection des travailleurs ;
* un accompagnement sérieux des entrepreneurs ;
* un accès plus juste au financement.
Car un pays où chacun entreprend par obligation est aussi fragile qu’un pays où chacun attend un recrutement qui ne viendra jamais.
L’avenir réside dans un équilibre. Faire du salariat un choix digne. Faire de l’entrepreneuriat une opportunité réelle. Et surtout, redonner aux jeunes une certitude que beaucoup ont perdue : celle que le mérite peut encore ouvrir les portes de l’avenir.
Par Kendjou Taka Gabriel Ludovic
