La citoyenneté s’apprend-elle ou se pratique-t-elle ?
À l’heure où l’UNESCO redéfinit la citoyenneté à l’ère numérique, une vieille question revient avec une force nouvelle : former de bons citoyens est-il affaire de classe ou d’expérience ?
Il y a des questions que l’on croit résolues parce qu’on ne les pose plus. Celle-ci en fait partie. La citoyenneté ce lien entre un individu, une communauté et un ensemble de droits et de devoirs s’enseigne-t-elle dans les salles de classe, ou se construit-elle dans la rue, dans les débats, dans les actes du quotidien ? La réponse n’est pas l’un ou l’autre. Mais savoir lequel des deux prime change tout à la façon dont on éduque, dont on gouverne, et dont on construit une démocratie.
Comment la citoyenneté s’apprend ?
Elle passe par les programmes scolaires, les textes fondateurs, les droits et devoirs enseignés. Cela suppose une transmission structurée, des repères communs, un socle partagé de valeurs.
Comment la citoyenneté se pratique ?
Elle se forge dans l’engagement, le vote, la protestation, le débat contradictoire. Un citoyen ne s’évalue pas à ce qu’il sait mais à ce qu’il fait quand ses droits ou ceux des autres sont menacés.
Ce que l’école transmet et ce qu’elle ne peut pas
L’école a longtemps été pensée comme le creuset du citoyen. Apprendre la Constitution, les institutions, les droits fondamentaux… voilà ce que les programmes d’éducation civique ont cherché à transmettre depuis des générations. Ce socle est nécessaire. Un citoyen qui ignore ses droits ne peut pas les exercer. Un peuple qui ne connaît pas ses institutions ne peut pas les contrôler.
Mais l’école seule ne suffit pas. On peut réciter par cœur les articles d’une Constitution et ne jamais voter. On peut connaître la définition de la liberté d’expression et se taire quand l’injustice frappe son voisin. (Référence à notre précèdent article : comment nous avons appris à ne plus nous mêler de ce qui ne regarde pas https://citizenlabcameroun.org/news/comment-nous-avons-appris-a-ne-plus-nous-meler-de-ce-qui-ne-nous-regarde-pas). Le savoir civique, sans pratique, reste lettre morte. La citoyenneté n’est pas seulement une connaissance, c’est une disposition, une posture, une habitude de l’engagement.
L’UNESCO et le nouveau défi : la citoyenneté numérique
Ce débat ancien a pris une dimension inédite avec l’avènement du numérique. En 2024, l’UNESCO a publié un guide mondial pour les enseignants sur l’éducation à la citoyenneté mondiale à l’ère numérique reconnaissant que les espaces où s’exerce la citoyenneté ont radicalement changé.
Cadre UNESCO – Citoyenneté numérique (2024)
L’éducation à la citoyenneté numérique concerne les connaissances, les compétences et les attitudes nécessaires pour évoluer dans le monde numérique de manière responsable. Elle réunit trois piliers : la citoyenneté numérique, l’éducation aux médias et à l’information, et l’éthique numérique. Son objectif : préparer les apprenants à contribuer de manière constructive aux communautés numériques mondiales.
79 % des jeunes de 15 à 24 ans dans le monde utilisaient Internet en 2023, faisant du numérique le premier espace d’exercice de la citoyenneté pour toute une génération. (UNESCO, 2024)
Ce chiffre dit quelque chose d’essentiel : pour des millions de jeunes, la citoyenneté se joue désormais en ligne avant de se jouer dans les urnes. Partager une information, commenter une décision politique, rejoindre une cause, exposer une injustice tout cela se passe sur des plateformes numériques, avec des règles, des pouvoirs et des risques que l’école traditionnelle n’a pas encore appris à enseigner.
Citoyen numérique : un nouveau métier à apprendre et à pratiquer
Être citoyen numérique ne signifie pas simplement avoir accès à Internet. Cela signifie savoir distinguer une information d’une rumeur, comprendre comment les algorithmes orientent ce qu’on voit, résister à la désinformation, protéger ses données, participer aux débats en ligne sans tomber dans la haine ou la manipulation. Ce sont des compétences et comme toutes les compétences, elles s’apprennent et se pratiquent.
L’UNESCO le formule clairement : il s’agit d’« accéder à, porter un œil critique sur, créer, utiliser et partager des informations » à travers les technologies numériques. Chacun de ces verbes implique une action. Pas un cours magistral une pratique réelle, exposée aux risques réels du monde numérique.
Or en Afrique, le défi est double. D’un côté, la fracture numérique reste profonde : selon l’UNESCO, seulement 40 % des écoles primaires dans le monde sont connectées à Internet un chiffre bien plus bas dans de nombreux pays africains. De l’autre, là où la connexion existe, les jeunes sont souvent livrés à eux-mêmes face à des contenus non filtrés, des algorithmes de radicalisation et des campagnes de désinformation électorale. Apprendre sans encadrement, c’est parfois apprendre à mal faire.
Pour clore cet article, il faut retenir que la citoyenneté s’apprend et se pratique et l’une sans l’autre reste incomplète. Le savoir civique sans l’engagement produit des spectateurs éclairés. L’engagement sans les savoirs produit des militants sans boussole. Ce que l’ère numérique nous force à comprendre, c’est que ces deux dimensions doivent désormais se déployer sur un nouveau terrain vaste, sans frontières, et encore largement sans règles. Former des citoyens numériques responsables n’est pas une option pédagogique parmi d’autres. C’est une urgence démocratique.
Par KASSI Roland pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun
