Les citoyens demandent-ils parfois l’impossible à leurs dirigeants ?
Entre attentes légitimes et exigences contradictoires, la relation entre gouvernants et gouvernés est une tension permanente. Lucidité ne signifie pas résignation mais confondre les deux coûte cher à la démocratie.
Baisser les impôts et améliorer les services publics. Créer des emplois et réduire les dépenses de l’État. Punir sévèrement la corruption et garantir l’État de droit. Ouvrir les frontières et protéger l’emploi local. Ces exigences, formulées simultanément par des citoyens sincères et légitimes, ont un point commun : prises ensemble, elles sont impossibles à satisfaire. Cela nous oblige à poser une question inconfortable non pas pour exonérer les dirigeants, mais pour mieux comprendre ce que la démocratie exige vraiment de tous ses acteurs.
Ce que les citoyens demandent
Tout, maintenant, sans arbitrage douloureux, sans impôts supplémentaires, sans délai, sans sacrifice collectif visible.
Ce que les dirigeants gèrent
Des ressources limitées, des contraintes multiples, des calendriers longs, des intérêts contradictoires et une opinion publique changeante.
Des attentes légitimes et souvent contradictoires
Il ne s’agit pas de dire que les citoyens ont tort de demander beaucoup. Ils ont raison. L’État a des obligations réelles envers ses populations : santé, sécurité, éducation, justice, infrastructures… Ces droits ne sont pas négociables. Et dans des contextes de mauvaise gouvernance chronique, de corruption endémique et de ressources publiques détournées, les citoyens ne demandent pas l’impossible ils demandent ce qui leur appartient de droit sur le principe.
Cependant, il est une autre catégorie de demandes, plus ambiguë. Celle où les citoyens veulent à la fois des routes goudronnées et moins de taxes. Des hôpitaux publics modernes et un État qui ne dépense pas. Une justice rapide et indépendante et un président qui « règle les problèmes » directement. Ce n’est plus la revendication d’un droit spolié c’est la demande d’un miracle administratif.
Prenons ce cas de figure comme exemple : Lors d’une réunion de quartier à Douala, un habitant interpelle le délégué municipal : « Réparez nos routes, construisez une école, installez l’électricité, et réduisez les frais de marché le tout avant la fin de l’année. » Le délégué hoche la tête. Le budget annuel de la commune ne suffit pas à financer l’un de ces quatre projets. Tout le monde le sait. Personne ne le dit.
Trois sources du malentendu démocratique
Les promesses électorales ont éduqué les citoyens à l’irréalisme. Quand les candidats promettent tout sans jamais chiffrer, sans jamais hiérarchiser, ils créent des attentes structurellement déçues. Les citoyens ne demandent pas l’impossible car ils répètent simplement ce qu’on leur a promis. La responsabilité première de l’attente déraisonnable est souvent dans la bouche du candidat, pas dans l’oreille du citoyen.
La méfiance envers l’État pousse à l’exigence maximale. Dans les pays où l’État a longtemps failli, détourné, menti, les citoyens ont appris qu’une demande raisonnable obtient zéro résultat. Alors on demande dix pour espérer en obtenir un. L’exagération des attentes est parfois une stratégie de survie face à des institutions peu fiables pas une naïveté.
L’absence de culture du débat budgétaire rend les arbitrages invisibles. Quand les citoyens ne savent pas ce que coûte un hôpital, ce que rapporte un impôt, ce que représente une dette publique, ils ne peuvent pas évaluer ce qui est possible. La transparence budgétaire n’est pas une technicité c’est une condition de la démocratie. Un citoyen mal informé des contraintes ne peut pas formuler des demandes éclairées.
L’impossible comme alibi, le danger de l’autre côté
Poser cette question honnêtement implique aussi de nommer le risque symétrique. Car si les citoyens demandent parfois l’impossible, les dirigeants invoquent parfois l’impossible pour ne pas faire le possible. « On n’a pas les moyens » peut être une réalité budgétaire ou un mensonge commode. « C’est trop complexe » peut être une contrainte technique ou un bouclier contre la reddition de comptes. Entre l’exigence déraisonnable du citoyen et le fatalisme intéressé du dirigeant, le vrai espace de la démocratie est étroit et exige de la lucidité des deux côtés.
Pierre Rosanvallon rappelait que « Le propre du politique est de transformer des contraintes en choix et d’assumer ces choix devant ceux qui en subissent les conséquences. »
Un dirigeant qui dit aux citoyens ce qui n’est pas possible clairement, honnêtement, avec les chiffres à l’appui n’est pas un dirigeant faible. C’est un dirigeant qui respecte ses concitoyens assez pour ne pas les traiter comme des enfants. Et un citoyen capable d’entendre ces contraintes sans abandonner ses exigences fondamentales n’est pas un citoyen résigné c’est un citoyen adulte.
Si nous admettons que oui, les citoyens demandent parfois l’impossible mais c’est rarement par caprice. Ils le font parce qu’on leur a promis l’impossible, parce qu’ils ont appris à se méfier du possible annoncé, et parce que personne ne leur a jamais vraiment expliqué comment fonctionne la chose publique. La vraie maturité démocratique n’est pas dans la résignation des citoyens ni dans l’omnipotence des dirigeants. Elle est dans cette conversation difficile, honnête, documentée, entre ce qui est dû et ce qui est faisable une conversation que trop de systèmes politiques continuent d’éviter.
Par KASSI Roland pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun
