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La charge mentale invisible dans les foyers urbains : ce poids que personne ne voit, mais que beaucoup portent

• Publié le 2 avril 2026

Elle se lève avant tout le monde. Elle prépare les enfants, gère le marché, règle les factures, répond aux réunions de l’école, pense au repas du soir pendant qu’elle est au bureau et rentre pour recommencer. Personne ne le demande, personne ne le remarque, personne n’en parle.

C’est la charge mentale : un travail réel, épuisant, permanent, mais invisible. Dans les foyers urbains d’Afrique et du Cameroun, elle pèse chaque jour un peu plus lourd, portée en silence par des millions de femmes. Cet article propose d’en parler franchement : ce que c’est, pourquoi ça dure, et ce que nous pouvons tous faire pour changer les choses.

Un poids qui ne se voit pas, mais qui écrase

Si vous êtes une jeune femme à Yaoundé, à Douala, ou dans n’importe quelle ville africaine, il y a de fortes chances que vous connaissiez ce sentiment : avoir l’impression de tout gérer, tout le temps, sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Pas parce que les autres sont mauvais. Mais parce que c’est devenu normal. Tellement normal que vous l’avez peut-être accepté vous-même.

Si vous êtes un homme, un jeune, un décideur ou un acteur de la société civile, ce sujet vous concerne aussi. Parce que la charge mentale ne touche pas seulement les femmes qui la portent — elle freine toute une société. Elle prive les femmes de temps, d’énergie et d’opportunités. Elle perpétue des inégalités qui coûtent cher à tout le monde, économiquement et humainement.

Alors, de quoi parle-t-on exactement ?

Qu’est-ce que la charge mentale ?

La charge mentale est invisible d’abord parce qu’elle n’a longtemps pas eu de nom. On ne parle pas de ce qu’on ne sait pas nommer. En Afrique de l’Ouest, des chercheurs commencent à documenter cette réalité sous le terme de travail domestique non rémunéré (TDNR).

Au Togo, une concertation scientifique a révélé que 40 % de la richesse nationale n’est pas comptabilisée dans le PIB, et que les femmes en produisent 31 % à travers le seul travail domestique, contre 9 % pour les hommes. Au Cameroun, ce travail reste encore largement absent des statistiques officielles, des programmes scolaires et des politiques publiques. Source : https://www.savoirnews.net/blog/2025/08/22/developpement-limportance-du-travail-domestique-non-remunere-des-femmes-desormais-reconnue/

Ce n’est pas simplement le fait de faire le ménage ou la cuisine. C’est de savoir que les enfants n’ont plus de cahiers, de se souvenir du rendez-vous chez le médecin la semaine prochaine, de calculer si le budget de la fin du mois tiendra, de gérer les invités qui arrivent le week-end, de penser à la tenue propre pour demain matin. Ce travail d’organisation, de planification et de coordination est constant, silencieux, et très rarement partagé.

Dans les foyers urbains d’Afrique, ce phénomène se superpose à d’autres contraintes spécifiques — la vie chère, l’insécurité des services publics, les normes culturelles — ce qui rend la charge mentale encore plus lourde et encore plus invisible.

1. En Afrique subsaharienne, les femmes font bien plus que leur part

Les données ne laissent pas place au doute. Selon ONU Femmes, en Afrique subsaharienne, les femmes consacrent 3,4 fois plus de temps aux soins non rémunérés que les hommes. Elles assurent en moyenne plus de 89 % du travail domestique au sein des ménages, tout en représentant près de 44 % de la main-d’Å“uvre formelle et informelle sur le continent selon l’OIT. Source directe ONU Femmes — rapport régional Afrique de l’Est et Afrique australe (PDF, 2024) : 👉 https://africa.unwomen.org/sites/default/files/2024-01/esa_care_framing_final_2b_3.pdf

Autrement dit, les femmes travaillent déjà autant — voire plus — que les hommes sur le marché de l’emploi. Et quand elles rentrent à la maison, elles recommencent. Cette « double journée » est une réalité bien documentée, mais encore trop peu reconnue dans les politiques publiques et dans les mentalités.

À Yaoundé et à Douala, les enquêtes menées sur les marchés du travail urbains montrent que les femmes consacrent la majorité de leur temps à jongler entre emploi et foyer, sans que cette contribution soit vraiment comptabilisée ni valorisée. Le travail domestique non rémunéré des femmes représente pourtant une part immense de l’économie réelle des ménages — une richesse invisible que les statistiques officielles ne mesurent presque jamais.

2. Le foyer urbain : un contexte qui alourdit encore la charge

Dans les villes africaines, la charge mentale est amplifiée par des conditions de vie particulières. La ville est souvent présentée comme un espace de liberté et de modernité et elle l’est, en partie. Mais pour beaucoup de femmes, la ville signifie aussi une accumulation de responsabilités sans les filets de solidarité du village.

En milieu rural, la famille élargie peut être mobilisée. En ville, on est souvent seul face à tout : gérer les enfants sans aide, trouver une école abordable, s’assurer que tout va bien à la maison, tout en faisant face à la vie chère, aux coupures d’eau et d’électricité, aux transports difficiles. Ces contraintes réelles alourdissent le quotidien et elles tombent en majorité sur les femmes.

À cela s’ajoute une pression sociale persistante : dans beaucoup de familles camerounaises et africaines, les rôles restent très définis. La femme gère le foyer. L’homme pourvoit aux besoins. Même quand les deux travaillent. Même quand la femme gagne autant, voire plus. Les normes culturelles ne se changent pas par décret mais elles se changent, si on se donne les moyens d’en parler.

3. La charge mentale a des conséquences réelles sur la santé et la vie des femmes

Ce n’est pas qu’une question d’équité abstraite. La charge mentale a des effets concrets sur la santé, la carrière et le bien-être des femmes. En Afrique, les chiffres sont alarmants : selon l’OMS, 66 millions de femmes sur le continent souffrent de dépression et de troubles anxieux et 85 % d’entre elles n’ont accès à aucun traitement. Cette détresse ne tombe pas du ciel. Elle s’accumule, silencieusement, dans des foyers où les femmes portent tout, tout le temps, sans relâche. Elles arrivent épuisées au travail. Elles renoncent à des opportunités professionnelles pour ne pas surcharger un emploi du temps déjà saturé. Et personne n’en parle. OMS — 66 millions de femmes en Afrique souffrent de dépression et troubles anxieux, 85 % sans accès au traitement (source relayée par un blog camerounais Mondoblog/RFI)  https://badalfohmoh.mondoblog.org/la-sante-mentale-chez-la-femme-africaine-au-coeur-dun-webinaire/

Dans le contexte africain, cela se traduit par des femmes qui n’ont pas le temps de se former, de s’investir dans des associations ou des activités citoyennes, de prendre soin d’elles-mêmes. Selon le rapport du PNUD de 2016, les pertes économiques annuelles causées par les inégalités de genre en Afrique subsaharienne ont atteint plus de 95 milliards de dollars entre 2010 et 2014. Une partie de ces pertes vient directement du fait que des millions de femmes sont sous-employées ou freinées dans leur potentiel à cause de charges domestiques non partagées. Source officielle PNUD — rapport original (lien direct) https://www.undp.org/fr/publications/rapport-sur-le-developpement-humain-en-afrique-2016

Ce coût n’est pas seulement celui des femmes. C’est celui de toute la société.

4. Pourquoi cette charge reste-t-elle invisible ?

Au Cameroun, ce sont les femmes elles-mêmes qui ont commencé à mettre des mots sur cette réalité dans les groupes WhatsApp, sur les pages Facebook, dans les commentaires sous des publications qui « disent tout sans rien dire ». Ces espaces numériques informels ont devancé le débat public officiel.

Ensuite, elle est invisible parce qu’elle a été naturalisée. « C’est le rôle de la femme. » « C’est comme ça chez nous. » Ces phrases se transmettent de génération en génération, intégrées par les hommes comme par les femmes elles-mêmes. Ce processus d’intériorisation des normes est l’un des mécanismes les plus efficaces pour maintenir les inégalités en place sans qu’on ait besoin de les imposer par la force.

Enfin, elle est invisible parce que les politiques publiques ne la mesurent pas. Si on ne compte pas le travail domestique, si on ne l’inclut pas dans les statistiques économiques, si aucune loi ne le reconnaît ni ne le régule, il reste hors du débat public. Et ce qui est hors du débat ne se transforme pas.

5. Ce que chacun peut faire concrètement

Parler de la charge mentale n’est pas qu’une affaire de féminisme ou de politique. C’est une affaire de justice ordinaire, au quotidien.

Dans les foyers : le premier pas, c’est la prise de conscience. Reconnaître que le travail invisible existe. Puis le nommer, le discuter, et chercher ensemble une répartition plus équitable. Pas pour être parfait, mais pour être honnête. Un homme qui attend qu’on lui demande de faire quelque chose ne partage pas vraiment les responsabilités — il délègue l’organisation à sa partenaire, tout en restant exécutant. La charge mentale ne diminue que quand on prend réellement l’initiative, sans attendre d’être guidé.

Pour les jeunes : les stéréotypes se forment dès l’enfance. Élever les garçons avec une vision des tâches domestiques comme une responsabilité partagée, et les filles avec l’idée que leur valeur ne se résume pas à ce qu’elles font pour les autres — c’est là que le changement commence vraiment.

Pour la société civile : documenter, sensibiliser, former. Mettre des chiffres sur cette réalité invisible. Organiser des espaces de parole. Interpeller les responsables politiques pour que les politiques publiques intègrent la question du travail non rémunéré.

Pour les décideurs : reconnaître le travail domestique non rémunéré dans les statistiques nationales. Développer des services publics qui allègent concrètement la charge des femmes — crèches accessibles, cantines scolaires, centres de santé de proximité. Intégrer la dimension genre dans tous les programmes de développement urbain.

Pour AfricTivistes Citizen Lab Cameroun, la charge mentale invisible est un enjeu de gouvernance autant qu’un enjeu de société. Elle ne se réduit pas à une question privée entre conjoints. Elle reflète des inégalités structurelles que les politiques publiques peuvent et doivent prendre en charge.

Nous croyons que nommer les inégalités est déjà un acte politique. Quand une femme comprend que ce qu’elle vit a un nom, que ce n’est pas une fatalité, qu’il existe des mots et des outils pour en parler, elle change son regard sur sa situation. Et un regard qui change, c’est souvent le début d’une action.

La charge mentale ne sera allégée que quand elle sera rendue visible. Et la rendre visible, c’est l’affaire de toutes et tous.

Article produit par Diana SOUNA, pour AfricTivistes Citizen Lab Cameroun.