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La ville est-elle conçue pour les femmes ?

• Publié le 25 mars 2026

Non. Et en Afrique, le problème a deux pères : le patriarcat et la colonisation.. La ville moderne est une œuvre collective. Et pourtant, elle porte la signature d’un seul genre, d’une seule race, d’une seule époque. En Afrique plus qu’ailleurs, ses rues, ses transports, ses plans directeurs ont été conçus par des hommes européens, pour des modes de vie européens. Ce double oubli, celui du genre et celui du continent, n’est pas un accident. C’est un héritage. Et les héritages, contrairement aux accidents, se transmettent.. Voici les faits :

  • Selon un sondage WIN mondial de 2024 portant sur 39 pays, 46% des femmes ne se sentent pas en sécurité pour marcher seules la nuit dans leur quartier, contre 26% des hommes. 
  • Au Royaume-Uni (ONS/EVAW), une femme sur deux se sent peu en sécurité dans un espace public fréquenté la nuit, et quatre femmes sur cinq se sentent peu en sécurité dans un parc ou espace ouvert après la tombée du jour. 
  • 74% des travailleuses africaines sont dans l’économie informelle, selon une étude sur les femmes dans l’économie informelle dans trois districts d’Ethiopie
  • Selon les statistiques Zippia de 2019, seulement un tiers des urbanistes et un quart des architectes sont des femmes aux États-Unis. Par ailleurs, seulement 17% des praticiens agréés en urbanisme sont des femmes, malgré le fait que 52% des étudiants en master d’urbanisme étaient des femmes en 2016. 
  • Pour le Pnud, les inégalités de genre « coûtent 95 milliards de dollars par an » à l’Afrique subsaharienne
  • Selon la National Household Travel Survey 2001 (US DOT), les femmes effectuent 77% de trajets supplémentaires par jour par rapport aux hommes pour des activités non liées au travail. 
  • Les femmes sont deux fois plus susceptibles que les hommes de déposer ou récupérer des enfants dans les ménages à deux actifs selon CiteSeerX.
  • La recherche confirme de façon constante que les femmes enchaînent davantage de trajets complexes, notamment celles avec des enfants, en combinant travail, courses et école selon SAGE Publications.

1. L’urbanisme n’est pas neutre, et en Afrique, il est doublement suspect

Imaginez une ville conçue par des femmes africaines. Elle ne ressemblerait pas à celle-ci — ni aux villes que les manuels d’urbanisme donnent en modèle. Ses marchés seraient au cœur du dispositif urbain, pas relégués aux marges ou menacés par des « projets de modernisation ». Ses trottoirs porteraient le poids d’une vendeuse et de sa marchandise, pas seulement celui d’un cadre et de sa mallette. Ses transports collectifs reconnaîtraient que l’on ne va pas seulement au bureau, on va à l’école, au dispensaire, au marché, chez la grand-mère qui garde les enfants pendant qu’on travaille.

Cette ville n’existe pas, ou presque pas. Parce que l’urbanisme africain moderne est né deux fois dans l’oubli des femmes. La première fois, lors de la colonisation européenne : des Britanniques à Nairobi, des Français à Dakar, des Portugais à Maputo ont tracé des villes pour eux-mêmes, des villes de colons, de fonctionnaires, de marchands d’export. Tout ce qui relevait de la vie réelle des populations africaines (les marchés informels, les quartiers organiques, les économies de rue) fut soit ignoré, soit activement combattu au nom de l’hygiène et de l’ordre. La deuxième fois, après les indépendances : les élites urbaines post-coloniales ont souvent reproduit le même modèle, fascinées par la « ville moderne » qu’on leur avait apprise à désirer.

« L’urbanisme en Afrique ne sert pas encore à améliorer et soutenir la survie locale et la prospérité. Il buttresse l’attaque contre l’informalité au prétexte de créer des espaces urbains modernes, produisant ainsi une marginalité urbaine. », Cobbinah, Home & Njoh, chercheurs en urbanisme africain (2022).

2. La géographie de la peur : universelle, aggravée en Afrique

Les femmes ne vivent pas la ville comme les hommes. Ce n’est pas une métaphore mais bien une donnée empirique, mesurable et documentée. Selon un sondage WIN portant sur 39 pays, 46% des femmes déclarent ne pas se sentir en sécurité pour marcher seules la nuit dans leur quartier, contre 26% des hommes. Au Royaume-Uni, les chiffres sont encore plus frappants : une femme sur deux se sent peu en sécurité dans un espace public fréquenté après la tombée du jour, et quatre femmes sur cinq dans un parc ou espace ouvert.

Mais la réalité africaine ajoute une couche que l’Europe ignore : dans de nombreuses villes du continent, le problème n’est pas seulement la sécurité dans l’espace public, c’est d’abord l’existence même de cet espace. À Lagos, l’accès convenable aux espaces publics ouverts ne concerne que 6,9% de la population urbaine. À Abuja, 3,9%. À Cotonou, 2,3%. Une femme ne peut pas « éviter les parcs dangereux » quand il n’existe pas de parc. Elle ne peut pas « choisir un itinéraire mieux éclairé » quand l’éclairage est inexistant. La question n’est pas seulement le droit à la sécurité, c’est le droit à la ville tout court. 

Ces femmes modifient leurs itinéraires la nuit. Elles évitent certaines rues, certains couloirs de métro, certains espaces verts après une certaine heure. Elles tiennent leurs clés différemment. Elles vérifient que leur téléphone est chargé avant de sortir. Ces micro-ajustements, ces petites capitulations quotidiennes, ont un nom : la géographie de la peur.

Cette géographie est invisible pour qui ne la vit pas. Un homme qui traverse un parking souterrain à 23h ne pense pas à sa sécurité. Une femme dans le même parking pense à peu près à rien d’autre. Même espace. Expériences radicalement différentes. C’est cette asymétrie que l’urbanisme traditionnel a refusé de voir, parce que ceux qui le pensaient n’avaient jamais eu à la vivre. 

3. La colonisation a volé aux femmes africaines leur rapport à l’espace

Il faut le dire clairement, parce qu’on le dit trop rarement : avant la colonisation, les femmes africaines avaient un rapport à l’espace public radicalement différent. Elles étaient reines-mères, chefs, arbitres des marchés, détentrices de terres. À Accra, plusieurs générations de femmes Ga considèrent le commerce de rue comme un droit et une coutume, pas comme une survie de dernier recours. À Lagos, les femmes Yoruba dominaient certains secteurs du commerce longue distance bien avant l’arrivée des Européens.

La colonisation a méthodiquement détruit cette puissance spatiale. Les lois foncières européennes ont remplacé les systèmes d’accès coutumier à la terre (systèmes qui accordaient aux femmes des droits d’usage réels) par une propriété formelle réservée aux hommes capables de s’insérer dans l’économie de plantation. L’éducation coloniale a favorisé les garçons. Les villes coloniales ont été zonées pour séparer les colons des « indigènes », reléguant les femmes africaines dans des espaces résidentiels périphériques, loin des centres économiques. Ce n’est pas un passé révolu : ses effets structurels perdurent aujourd’hui dans chaque plan d’urbanisme, chaque règlement de zonage, chaque décision de transport.

Wikipedia / colonial roots of gender inequality in Africa, 2024 : « Les lois et règlements coloniaux ont restreint l’accès des femmes à la terre et aux ressources, résultant en leur exclusion. Dans le Nigeria colonial, les hommes nigérians et les firmes européennes ont dominé la distribution des cultures d’export, poussant les femmes vers l’arrière-plan de l’économie informelle. »

4. L’économie informelle : quand la rue est votre bureau

En Europe ou en Amérique du Nord, on parle de la mobilité des femmes comme d’une mobilité du « soin » : aller chercher les enfants, accompagner les parents âgés. Ce cadre est réel, mais incomplet et il est particulièrement inadapté à la réalité africaine.

En Afrique subsaharienne, 74% des travailleuses sont dans l’économie informelle contre 61% des hommes. Pour ces femmes, l’espace public n’est pas seulement un lieu de transit : c’est leur lieu de travail. La vendeuse de Douala qui étale ses légumes à l’aube. La commerçante de Kinshasa qui parcourt la ville avec sa marchandise sur la tête. La « rabidante » de Praia au Cap-Vert qui se débrouille, achète, revend, négocie, survit. Pour elles, un trottoir inaccessible n’est pas un désagrément, c’est une perte de revenu. Une expulsion de marché n’est pas une réorganisation urbaine, c’est la destruction de leur gagne-pain.

Or l’urbanisme formel, hérité du modèle colonial, reproduit par les technocrates post-indépendance, traite ces femmes comme un problème à résoudre, pas comme des actrices économiques à intégrer. À Nairobi, les autorités urbaines discriminent systématiquement les commerçants informels. En Zambie, au Nigeria, au Malawi, on a même criminalisé l’achat auprès de vendeurs de rue. Ces femmes contribuent à nourrir des millions de citadins — et la ville officielle les considère comme une nuisance.

Villes africaines : le diagnostic terrain

  • Nairobi : 82,9% des femmes ont subi des abus verbaux dans les matatus. Les autorités coloniales puis post-coloniales ont systématiquement discriminé les commerçantes informelles du centre-ville. (ONU Femmes · Kinyanjui, 2015)
  • Lagos : Seulement 6,9% de la population a accès à des espaces publics convenables. La tradition de leadership commercial des femmes Yoruba a été progressivement marginalisée par un urbanisme d’inspiration étrangère. (ONU-Habitat, 2014)
  • Kigali : Contre-exemple positif : le Rwanda est le premier pays au monde à avoir élu une majorité de femmes parlementaires (2008). Son nouveau plan directeur 2050 intègre explicitement l’égalité de genre, et la Banque mondiale y finance un projet de mobilité urbaine qui cible la sous-représentation des femmes (4,2%) dans le secteur des transports. (World Bank RUMI Project, 2025)
  • Durban : Exemple de résistance : à Warwick Junction, 7 000 vendeurs de rue, majoritairement des femmes, ont utilisé la planification participative et les tribunaux pour empêcher la destruction de leur marché par un projet immobilier commercial. (Asiye eTafuleni / WIEGO)

5. L’architecture du harcèlement

Parlons de ce dont on ne parle pas assez : la façon dont l’espace urbain organise, facilite, parfois presque invite le harcèlement. Les couloirs étroits de métro où il est impossible d’éviter le contact physique. Les quais déserts où l’on attend seule sous un néon qui vacille. Les passages souterrains sans angle mort visible. Les places publiques dont la configuration expose les femmes qui les traversent.

Ces espaces n’ont pas été conçus pour harceler les femmes. Mais ils n’ont pas été conçus pour les protéger non plus. L’indifférence aux usages féminins de l’espace produit, mécaniquement, des architectures de la vulnérabilité. C’est du sexisme structural et personne n’en est coupable individuellement, mais tout le monde en est responsable collectivement.

Et quand des femmes signalent ces zones de danger, on leur répond encore trop souvent : « évitez de sortir seule la nuit ». Comme si la solution au problème d’une ville mal conçue était de retirer les femmes de la ville..

6. Deux villes dans une : la fracture de genre et de classe

Dans les villes africaines comme ailleurs, le piège est le plus cruel pour celles qui sont au croisement de plusieurs vulnérabilités : être femme, être pauvre, travailler dans l’informel, vivre dans un quartier non planifié. Ces femmes subissent simultanément l’insécurité dans l’espace public, l’exclusion de l’économie formelle, la précarité du logement, et l’invisibilité dans les décisions urbaines. Elles portent le double fardeau documenté par les chercheurs de l’African Cities Research Consortium : le travail reproductif non payé à la maison, et le travail productif sous-payé dans la rue.

Pendant ce temps, les plans directeurs rêvent de « villes mondiales », de tours de verre, de CBD flambants neufs, de voies rapides pour les SUV des classes moyennes émergentes. Ces visions sont pensées pour une minorité et construites sur l’effacement de la majorité. Chaque fois qu’une ville africaine expulse un marché informel pour construire un mall, elle expulse des femmes. Chaque fois qu’un projet de transport ne consulte que les usagers des transports formels, il ignore la réalité de celles qui marchent, qui portent, qui enchaînent les trajets dans des véhicules informels sans protection.

La ville telle qu’elle estLa ville telle qu’elle devrait être
– Éclairage public insuffisant dans les zones résidentielles
– Transports calqués sur le trajet domicile-travail masculin
– Espaces verts sans visibilité ni issue de secours
– Parkings souterrains sans surveillance ni signalétique claire
– Mobilier urbain conçu pour décourager le repos
– Données de mobilité basées sur des comportements masculins
– Marchés informels menacés d’expulsion ou criminalisés
– Transports calqués sur le trajet d’un actif du secteur formel
– Espaces publics inexistants dans les quartiers populaires
– Plans directeurs inspirés de modèles étrangers inadaptés
– Harcèlement structurel dans les transports informels
– Héritage colonial du zonage ségrégateur encore visible
– Éclairage public insuffisant dans les zones résidentielles
– Transports calqués sur le trajet domicile-travail masculin
– Espaces verts sans visibilité ni issue de secours
– Parkings souterrains sans surveillance ni signalétique claire
– Mobilier urbain conçu pour décourager le repos
– Données de mobilité basées sur des comportements masculins
– Marchés reconnus comme infrastructure économique essentielle
– Transports pensés pour la mobilité complexe et informelle
– Espaces publics créés dans les quartiers non planifiés
– Planification participative avec les femmes des quartiers populaires
– Sécurité dans les transports collectifs, formels et informels
– Rupture explicite avec les modèles urbanistiques coloniaux

7. Des villes qui inventent, et la leçon de Kigali

Il faut nommer les exceptions pour qu’elles deviennent la norme. Vienne a intégré la perspective de genre à son urbanisme depuis les années 90. Oslo cartographie les trajets nocturnes des femmes. Barcelone consulte les associations féminines pour ses réaménagements. Ces modèles sont réels mais ils ne sont pas transposables tels quels sur le continent africain, où les défis sont d’une autre nature et d’une autre échelle.

La leçon africaine la plus convaincante vient du Rwanda. Kigali n’est pas une ville parfaite. Mais elle est gouvernée par un pays qui a fait de l’égalité de genre une politique d’État sérieuse : première nation au monde à élire une majorité de femmes au parlement, budget national soumis à une analyse de genre systématique, et désormais un projet de mobilité urbaine financé par la Banque mondiale qui cible explicitement la sous-représentation des femmes dans le secteur des transports, où elles ne représentent que 4,2% de la main-d’œuvre. Ce n’est pas une révolution esthétique. C’est une révolution politique.

À Durban, les vendeuses de Warwick Junction ont montré qu’il est possible de résister : par la planification participative, par les tribunaux, par la solidarité organisée, elles ont préservé un marché de 7 000 personnes contre les appétits d’un promoteur immobilier. Ce n’est pas non plus une révolution institutionnelle. C’est une révolution du rapport de force. La vraie révolution serait les deux à la fois : des institutions qui consultent, et des femmes qui exigent.

La question n’est pas « la ville est-elle conçue pour les femmes ? », la réponse est non, et les données le confirment sur tous les continents. Mais en Afrique, cette question porte une charge supplémentaire : la ville africaine a été conçue sans les femmes africaines, et sans les Africains tout court. Réparer cela, c’est donc un double mouvement : reprendre le droit à définir ce qu’est une ville et reprendre le droit à définir ce qu’est une femme dans cette ville.

Repenser la ville à hauteur de femme en Afrique, ce n’est pas importer un modèle de Vienne ou d’Oslo. C’est écouter la vendeuse de Douala, la commerçante de Kinshasa, la navetteure de Nairobi. C’est reconnaître que la rue est leur bureau, que le marché est leur banque, que la sécurité dans les transports est leur condition de travail. C’est comprendre que l’urbanisme n’est pas une science abstraite, c’est une décision politique. Et que jusqu’ici, cette décision a été prise sans elles..

Références : WIN International Global Survey, 39 pays (2024) · ONU Femmes, sécurité des femmes dans l’espace public, Nairobi · ActionAid, Whose City?, Lagos, Kinshasa, Nairobi, Johannesburg · ONU-Habitat, State of African Cities (2014), données espaces publics Lagos, Abuja, Cotonou · WIEGO / OCDE, emploi informel féminin en Afrique subsaharienne (2017) · PNUD, coût économique des inégalités de genre en Afrique subsaharienne · World Bank, Rwanda Urban Mobility Improvement Project (RUMI, 2025) · Mary Njeri Kinyanjui, Women and the Informal Economy in Urban Africa, Nairobi · Cobbinah, Home & Njoh, urbanisme colonial et post-colonial en Afrique (2022) · Asiye eTafuleni / WIEGO, Warwick Junction, Durban · Wikipedia, Colonial roots of gender inequality in Africa (2024) · Leslie Kern, La ville féministe (2020) · Caroline Criado Perez, Invisible Women (2019).

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