Une route réparée avec du gravier qui disparaît à la première pluie. Une école construite à moitié depuis cinq ans. Un forage installé mais jamais raccordé. Au Cameroun, ces situations ne sont pas exceptionnelles. Elles font partie du quotidien de nombreux citoyens.
Derrière chaque « en attendant mieux », une habitude s’installe. Une forme de résignation grandit. Et, peu à peu, certains droits disparaissent. Ce phénomène a un nom : le provisoire permanent.
Dans cet article, nous allons comprendre ce que c’est, pourquoi cela dure, et surtout ce que chacun peut faire pour y mettre fin.
Vous vivez peut-être dans le provisoire permanent : une réalité qui nous concerne tous
Si vous avez grandi au Cameroun ou dans beaucoup de pays africains, vous connaissez cette phrase. Elle sort de la bouche des parents, des autorités, des responsables de quartier : « C’est provisoire, en attendant mieux. » On l’entend pour justifier une route qui n’est jamais terminée, un hôpital qui manque de matériel depuis des années, un réseau électrique qui coupe tous les jours.
Le problème, c’est que ce « provisoire » dure. Il dure un an, cinq ans, vingt ans. Et à force de durer, il devient la norme. Ce n’est plus une situation d’attente c’est la situation elle-même. C’est ce qu’on appelle le provisoire permanent : un état dans lequel les solutions temporaires remplacent définitivement les solutions durables, sans que personne ne soit vraiment tenu responsable.
Ce sujet concerne directement les jeunes citoyens, la société civile, les élus locaux et tous ceux qui veulent comprendre pourquoi le développement avance si lentement, malgré les discours et les milliards annoncés.
Qu’est-ce que le provisoire permanent ? Définition
Le provisoire permanent est un phénomène de gouvernance dans lequel des mesures présentées comme temporaires s’installent dans la durée parce que les conditions pour les remplacer ne sont jamais réunies ou ne sont jamais vraiment cherchées.
Ce n’est pas seulement un problème de manque d’argent. C’est un problème de priorités, de redevabilité et de citoyenneté. Une infrastructure inachevée, un service public défaillant ou un projet abandonné à mi-chemin ne tombent pas du ciel : ils résultent de décisions ou d’absences de décisions prises par des acteurs précis, dans des contextes précis.
Le provisoire permanent prospère là où les citoyens n’ont pas les outils pour exiger des comptes, et là où les décideurs savent qu’ils ne seront pas sanctionnés pour leurs manquements.
1. Le provisoire permanent est partout, mais on ne le voit plus
L’un des effets les plus dangereux du provisoire permanent, c’est l’habituation. À force de vivre avec une route avec des trous, on finit par ne plus la voir. On s’adapte. On trouve des raccourcis. On achète un véhicule plus haut. On se tait.
Pourtant, les chiffres parlent. Entre 2019 et 2024, le Cameroun a transféré plus de 2 300 milliards de FCFA aux communes et régions dans le cadre de la décentralisation, finançant près de 10 000 projets dans des secteurs comme l’éducation, la santé, l’eau potable et les infrastructures de base. Mais sur le terrain, les populations dénoncent régulièrement des retards dans les réalisations ou des projets inachevés. Source officielle (Investir au Cameroun) : 👉 https://www.investiraucameroun.com/gouvernance/0812-22845-decentralisation-2-312-milliards-fcfa-transferes-aux-cdt-entre-2019-et-2024-en-deca-des-15-du-budget-de-l-etat
Source complémentaire avec analyse terrain (Cameroun24) : https://www.cameroun24.net/actualite-cameroun-info-Decentralisation_au_Cameroun___2_300_milliards_FCF-69536.html
Ce n’est pas un problème de chiffres. C’est un problème de suivi, de transparence, et de participation citoyenne. Quand personne ne surveille, le provisoire s’installe.
L’habituation au provisoire a un autre effet pervers : elle fabrique de la résignation chez les jeunes. Quand un jeune de 20 ans a grandi avec une école sans toilettes, il peut finir par croire que c’est normal. Que c’est comme ça en Afrique. Que ça ne peut pas changer. C’est précisément ce type de résignation que le provisoire permanent cherche à combattre.
2. Pourquoi le provisoire dure : les vraies causes
Le provisoire permanent ne s’explique pas par un seul facteur. Il est le résultat d’un ensemble de dysfonctionnements qui se renforcent mutuellement.
Le manque de redevabilité est le premier. Dans beaucoup de communes, les citoyens ne savent pas quel budget a été alloué à quel projet, ni qui est responsable de la livraison. Sans information, pas de contrôle. Sans contrôle, pas de pression pour finir ce qui a été commencé.
La mauvaise planification est le deuxième facteur. Des projets sont lancés sans étude sérieuse, sans budget réaliste, sans plan de maintenance. Un forage est installé sans prévoir qui va l’entretenir. Un bâtiment est construit sans prévoir les équipements. Résultat : l’infrastructure existe, mais ne fonctionne pas.
La culture du discours est le troisième. Les annonces sont nombreuses, les inaugurations aussi. Mais le suivi, la livraison effective, la vérification sur le terrain c’est là que le bât blesse. On coupe le ruban, mais on ne revient pas six mois plus tard pour vérifier que tout fonctionne encore.
La faible participation citoyenne est peut-être la cause la plus structurelle. La Banque mondiale le dit clairement : pour que les services publics fonctionnent, il est crucial que les citoyens croient dans la capacité du gouvernement à transformer les ressources publiques en services essentiels, et qu’ils aient les moyens d’exercer ce contrôle. Or, dans beaucoup de communautés, cette capacité de contrôle est très faible. Communiqué de presse du rapport CPIA 2025 — Building Trust through Effective Service Delivery in Africa : https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2025/07/09/building-trust-through-effective-service-delivery-in-africa
3. Les jeunes, premières victimes et premiers acteurs du changement
Les jeunes sont souvent les plus touchés par le provisoire permanent. Ce sont eux qui étudient dans des salles de classe surchargées « en attendant » de nouvelles constructions. Ce sont eux qui peinent à trouver un emploi dans un environnement économique alourdi par des infrastructures défaillantes.
Mais les jeunes sont aussi les premiers acteurs potentiels du changement. Partout en Afrique, des initiatives montrent que quand les jeunes sont outillés et organisés, ils peuvent peser sur les décisions locales, documenter les manquements, et exiger des comptes.
La clé, c’est l’information et l’organisation. Un jeune citoyen qui sait quel budget a été alloué à son quartier, qui connaît les procédures de réclamation, et qui est connecté à d’autres citoyens mobilisés est infiniment plus efficace qu’un jeune isolé qui se plaint en silence.
4. Ce que la société civile peut faire — et fait déjà
La société civile joue un rôle irremplaçable dans la lutte contre le provisoire permanent. Elle peut documenter, alerter, former et plaider. Elle peut faire le lien entre les citoyens et les institutions, entre les promesses et la réalité.
En pratique, voici ce que la société civile peut faire :
- Surveiller les budgets locaux : identifier les projets financés, suivre leur avancement, signaler les écarts entre l’annoncé et le réalisé.
- Former les citoyens : expliquer leurs droits, les procédures de réclamation, les mécanismes de participation aux décisions locales.
- Produire des preuves : photos, témoignages, données — tout ce qui permet de documenter la réalité du terrain et de la mettre face aux discours officiels.
- Construire des coalitions : un citoyen isolé est rarement entendu. Un collectif organisé, avec des alliés dans les médias et la société civile nationale et internationale, a beaucoup plus de chances d’obtenir des résultats.
5. Ce que les décideurs doivent changer
Le provisoire permanent est aussi un problème de gouvernance, et les décideurs ont une responsabilité directe. Voici ce que les autorités locales et nationales peuvent faire concrètement :
Publier l’information : rendre accessibles les budgets, les marchés publics, les calendriers de livraison des projets. La transparence est la première condition de la redevabilité.
Instaurer un suivi systématique : chaque projet financé sur fonds publics devrait avoir un responsable nommé, un calendrier précis, et un mécanisme de vérification ouvert aux citoyens.
Associer les communautés à la planification : les projets conçus avec les bénéficiaires ont beaucoup plus de chances d’être pertinents, de durer, et d’être défendus par les communautés elles-mêmes.
Sanctionner les manquements : sans conséquences pour les projets abandonnés ou mal réalisés, il n’y a aucune incitation à faire mieux. La redevabilité doit avoir des dents.
Le provisoire permanent commence à reculer quand les citoyens commencent à parler, à compter, à documenter et à exiger. Le numérique leur donne aujourd’hui les moyens de le faire à grande échelle. AfricTivistes Citizen Lab Cameroun est là pour les y aider.
Notre mission est précisément de combler ce déficit — et nous le faisons essentiellement par le numérique. En tant que fabrique citoyenne digitale, nous accompagnons les jeunes à travers des formations en ligne, le développement de plateformes et d’outils numériques innovants, et des campagnes de plaidoyer menées sur les espaces numériques. Parce que le téléphone et l’internet sont aujourd’hui les outils les plus accessibles pour un jeune Camerounais, c’est là que nous agissons en priorité.
Nous croyons que chaque jeune Camerounais, équipé des bonnes compétences numériques et connecté aux bons réseaux, peut devenir un acteur de changement dans sa communauté sans attendre d’avoir une tribune, un bureau ou un titre.
Le « en attendant mieux » doit cesser d’être une excuse — et devenir un engagement collectif à agir maintenant, avec les outils d’aujourd’hui.
Article rédigé par Diana SOUNA, pour AfricTivistes Citizen Lab Cameroun.

