Il y a des sujets que l’on évite volontairement dans nos sociétés. Non pas parce qu’ils sont secondaires, mais justement parce qu’ils touchent à des équilibres sensibles. L’héritage, la propriété et le pouvoir domestique en font partie. Au Cameroun comme ailleurs, ces questions ne relèvent pas seulement de la sphère privée. Elles structurent et construisent les rapports sociaux, les trajectoires individuelles et les inégalités que nous observons au quotidien.
D’un point de vue sociologique, je constate que ces dynamiques se jouent souvent à huis clos, dans les familles, dans les concessions, dans les discussions informelles. Pourtant, leurs effets dépassent largement le cadre domestique influençant ainsi l’accès à la terre, au logement, aux ressources économiques et, in fine, au pouvoir.
L’héritage : entre transmission familiale et reproduction sociale
Dans le contexte camerounais, l’héritage est bien plus qu’un simple transfert de biens. Il est profondément lié aux normes culturelles, aux structures familiales et aux représentations sociales. Transmettre un terrain, une maison ou un patrimoine est perçu comme un devoir, une continuité, parfois même une question d’honneur signe du vécu de la figure paternelle.
Mais derrière cette logique de transmission se cache une réalité plus complexe. L’héritage contribue aussi à reproduire des inégalités. Dans plusieurs contextes, notamment en milieu rural ou dans certaines configurations traditionnelles, l’accès à l’héritage reste fortement marqué par le genre et la hiérarchie familiale. Les fils héritent plus facilement que les filles. Les aînés sont souvent privilégiés. Et certaines catégories, comme les veuves, se retrouvent fragilisées, voire exclues.
Ainsi, ce qui est présenté comme une continuité familiale devient un mécanisme latent de reproduction sociale. Certains héritent d’un capital qui leur permet de se projeter et d’investir. D’autres héritent d’incertitudes, voire de conflits.
La propriété : un droit encadré, mais inégalement vécu
Sur le plan juridique, le Cameroun reconnaît le droit à la propriété. Les textes existent ainsi qu les procédures sont définies à travers le Code de la famille. Les institutions à la fois traditionnelle et administrative encadrent l’accès à la terre et aux biens immobiliers. La confrontation entre ce qui est prévu est la réalité dans la pratique, l’accès à la propriété reste un parcours de « combattant ».
Entre droit moderne et normes coutumières, les tensions sont fréquentes. Dans plusieurs localités, la légitimité ne repose pas uniquement sur les documents officiels, mais aussi sur la reconnaissance communautaire. Ce double système crée des zones d’incertitude, parfois propices aux conflits fonciers.
À cela s’ajoute une autre réalité : l’accès économique. Posséder un terrain ou une maison reste difficile pour une grande partie de la population, notamment les jeunes. Le coût du foncier, l’urbanisation rapide, l’absence de politiques d’habitat inclusives renforcent ces inégalités.
Dans ce contexte, la propriété devient moins un droit universel qu’un privilège différencié. Et ce privilège donne du pouvoir au possédant et source de tensions aux potentiels héritiers.
Le pouvoir domestique : une autorité souvent implicite
Dans les familles camerounaises, le pouvoir domestique ne se présente pas toujours de manière explicite. Il est souvent implicite, intégré dans les normes sociales et les rôles attribués à chacun. Qui décide de l’utilisation des ressources ? Qui a le dernier mot sur les grandes orientations familiales ? Qui contrôle les biens hérités ou acquis ?
Dans de nombreux cas, le pouvoir est lié à la propriété. Celui qui possède ou celui à qui l’on reconnaît cette possession exerce une influence déterminante sur les décisions. Cette réalité se traduit parfois par une concentration du pouvoir entre les mains de certaines figures : le chef de famille, l’aîné, ou encore celui qui détient les titres fonciers.
Les femmes, bien que centrales dans la gestion quotidienne des foyers et de la care familiale dans l’ensemble, se retrouvent souvent en position marginale dans les décisions stratégiques liées aux biens. Les jeunes, quant à eux, restent dépendants, même lorsqu’ils contribuent économiquement à la vie familiale. Ce déséquilibre n’est pas toujours conflictuel, mais il est structurant. Il influence les trajectoires, les opportunités et les marges de liberté de chacun.
Entre traditions, mutations sociales et tensions contemporaines
Le Cameroun est aujourd’hui traversé par de profondes mutations sociales. L’urbanisation, l’accès à l’éducation, la montée des aspirations individuelles et l’influence des normes juridiques modernes viennent questionner les pratiques traditionnelles.
Les femmes revendiquent davantage leurs droits à l’héritage et à la propriété. Les jeunes aspirent à plus d’autonomie. Les cadres juridiques évoluent, même si leur application reste parfois inégale. Ces transformations ne sont sans résistances, les normes sociales profondément ancrées, ne changent pas au même rythme que les lois. Il en résulte des tensions entre ce qui est reconnu officiellement et ce qui est pratiqué au quotidien.
Peut-on parler d’égalité des chances lorsque l’accès à la propriété dépend fortement de l’origine familiale ?
Peut-on parler d’inclusion lorsque certaines catégories restent systématiquement marginalisées dans les processus de transmission ?
Ces questions ne sont pas théoriques. Elles sont profondes et relèvent directement du développement, de la cohésion sociale et de la stabilité des communautés.
Il nous faut repenser pour mieux équilibrer le social
Il ne s’agit pas ici de rejeter les traditions ni de nier les réalités culturelles. Il s’agit plutôt de les interroger, de les faire évoluer et de les adapter aux exigences d’une société plus juste.
Cela passe par une meilleure information des citoyens sur leurs droits, une sensibilisation aux inégalités de genre et de génération et aussi par un dialogue au sein des familles, pour repenser les pratiques de transmission et de décision.
Nous avons souvent tendance à considérer la famille comme un espace neutre, protégé des logiques de pouvoir. Pourtant, c’est aussi là que se construisent les premières formes d’inégalités… ou de justice.
Poser la question « qui possède quoi ? » et « qui décide ? », cela peut sembler provocateur mais ce n’est pas créer le conflit. C’est pour nous d’ouvrir un espace de réflexion et permettre de rendre visibles des mécanismes invisibles. Car comme dit-on : une société qui interroge ses pratiques, même les plus intimes, est une société qui se donne les moyens d’évoluer.
Et peut-être qu’au Cameroun, comme ailleurs, la construction d’une société plus équitable commence aussi… à la maison.
KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

