Proposition de TRIBUNE CITOYENNE – INTÉGRATION AFRICAINE
Bénin, Rwanda, Gambie, Ghana, Seychelles, et désormais le Togo une poignée de pays brisent le tabou du visa intra-africain. Mais derrière ce geste politique fort, quelles sont les vraies motivations ?
Les pays pionniers de la suppression du visa intra-africain
- 2019 – Bénin
- 2023 – Rwanda
- Gambie
- Seychelles
- 2025 – 2026 : Ghana
- 2026 – Togo
Quelques chiffres qui méritent une attention sur la question :
- 28,2 % des voyages intra-africains exemptés de visa en 2025
- 6 pays offrant une entrée libre à tous les Africains
- 54 pays membres de l’UA signataires de la ZLECAf
Le paradoxe africain : un continent qui se dit uni mais se ferme ses propres portes
L’Afrique compte 54 États souverains. Elle a créé l’Union africaine, signé la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), adopté d’innombrables chartes de coopération. Et pourtant, voyager à l’intérieur du continent reste, pour la plupart de ses citoyens, une épreuve administrative et financière que peu d’autres régions du monde leur infligent.
Le constat est brutal : fin 2025, seulement 28,2 % des déplacements intra-africains se font sans visa. En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO a certes établi la libre circulation entre ses quinze membres (qui était jusqu’ici citée en exemple comme référence en matière d’intégration et de libre circulation sur le continent) mais dès qu’on sort de la zone, les barrières réapparaissent. Un Camerounais qui veut visiter le Kenya, un Togolais qui veut faire des affaires en Angola, un Congolais qui veut étudier en Côte d’Ivoire : tous doivent courir après des visas, débourser des frais, attendre des délais incertains.
« Il est aujourd’hui plus difficile pour un Africain de voyager à l’intérieur de l’Afrique que pour un Européen ou un Américain de voyager sur le continent africain. » déclarait Wamkele Mene, Secrétaire général de la ZLECAf, mai 2026.
Des pionniers animés par quoi, exactement ?
Quand on étudie de près les décisions du Bénin, du Rwanda, de la Gambie ou du Togo, deux logiques se superposent et il serait naïfs de les séparer.
La logique panafricaniste est réelle. Des dirigeants comme Paul Kagame au Rwanda ont clairement inscrit l’ouverture des frontières dans un discours d’intégration continentale assumé. L’idée est simple : l’Afrique ne se construira pas depuis des salles de conférence à Addis-Abéba si ses citoyens ne peuvent pas se rencontrer, commercer, s’épouser, apprendre les uns des autres.
La logique économique, elle, est tout aussi évidente et souvent plus immédiate. Le Ghana a formalisé sa suppression de visa en décembre 2024, en pleine saison « December in Ghana ». Le Togo a agi à l’issue d’un forum consacré à la ZLECAf, axé sur le commerce et l’investissement. Ces coïncidences ne sont pas des hasards : ouvrir les frontières, c’est aussi ouvrir les marchés, remplir les hôtels, attirer les investisseurs.
Il y’a un débat. Et ça serait un tort de l’ignorer lorsqu’on évoque le sujet. Les deux faces du débat sont :
ARGUMENTS POUR L’OUVERTURE
- Stimule le commerce et le tourisme intra-africains
- Favorise la mobilité de la main-d’œuvre qualifiée
- Concrétise les engagements de la ZLECAf
- Renforce le sentiment d’appartenance africaine
- Réduit les coûts pour les petits commerçants
RÉSERVES EXPRIMÉES
- Craintes sécuritaires dans les zones fragiles
- Pression sur les services publics des pays-hôtes
- Perte de revenus issus des frais de visa
- Risques de concurrence sur le marché de l’emploi local
- Asymétrie : certains pays ouvrent sans réciprocité
La vraie question : qui bénéficie de cette ouverture ?
C’est ici que le débat citoyen doit s’approfondir. L’ouverture des frontières est unanimement présentée comme un bien commun. Mais dans les faits, qui en bénéficiera le plus rapidement ? Les investisseurs, les hommes d’affaires, les touristes aisés dont la mobilité est déjà facilitée par les revenus et les contacts. Le petit commerçant de Douala qui veut vendre à Lagos ou à Accra, lui, continuera à buter sur d’autres obstacles : les routes, les monnaies, les langues, les réglementations douanières.
La suppression du visa est une condition nécessaire à l’intégration africaine. Elle n’est pas suffisante. La vraie intégration exige aussi l’harmonisation des politiques commerciales, des infrastructures de transport, des systèmes de paiement et de la reconnaissance mutuelle des diplômes. Tant que ces chantiers restent inachevés, l’ouverture des frontières risque de profiter davantage aux capitaux qu’aux personnes.
Un signal politique fort, mais fragile
Il faut néanmoins saluer ce qui se passe. Chaque pays qui franchit ce pas envoie un signal fort au reste du continent. Il dit : la solidarité africaine peut exister en dehors des discours. Il dit aussi aux autres gouvernements qu’une alternative existe aux régimes de visa restrictifs hérités de la colonisation et de la Guerre froide des frontières qui ne correspondent souvent ni aux réalités ethniques, ni aux flux économiques réels.
Il faut cependant rester vigilant face à la tentation du symbole. Le Togo, par exemple, maintient une déclaration préalable en ligne obligatoire. Le Ghana a opté pour un e-visa gratuit mais toujours un visa. Ces nuances comptent. Un continent qui se dit sans frontières mais impose des formulaires numériques à ses citoyens joue sur les mots car des sites pas très opérationnels, lents et des délais pas précis s’exclament d’autres sur les différentes plateformes numériques.
L’ouverture des frontières africaines est à la fois une aspiration d’intégration sincère et un calcul économique rationnel et ces deux motivations ne s’excluent pas. Ce qui importe, c’est que cette dynamique s’élargisse au-delà d’un cercle de pionniers, et qu’elle s’accompagne de politiques structurelles à la hauteur de l’ambition. L’Afrique a tout à gagner à se choisir elle-même à condition que ce choix profite à tous ses citoyens, pas seulement à ceux qui ont déjà les moyens de voyager.
Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

