La cohérence personnelle est souvent pensée comme une propriété interne du sujet : une capacité psychologique à aligner convictions, paroles et actions. Cette définition rassurante suppose cependant quelque chose de rarement interrogé, soit l’existence d’un monde social suffisamment structuré pour rendre cet alignement praticable. Autrement dit, elle présuppose que la société ne contredit pas systématiquement ceux qui cherchent à lui être fidèles.
Que devient alors l’exigence de cohérence lorsque l’environnement normatif est lui-même disjoint, traversé d’injonctions incompatibles, d’institutions qui disent une chose et en organisent une autre, de règles dont l’application dépend moins de leur contenu que des rapports de force qui les entourent ? Dans une telle configuration, la cohérence cesse d’être une vertu morale ordinaire pour devenir un problème structurel. La question n’est plus : l’individu est-il capable de cohérence ? Elle devient : un ordre social contradictoire rend-il encore la cohérence possible autrement que comme fiction ?
1. La cohérence n’est pas une qualité du sujet, mais une relation au monde
Il serait trop simple d’expliquer ces tensions par la corruption ou par un déficit moral. Ces lectures individualisent ce qui relève d’une configuration historique plus profonde. L’ordre social postcolonial ne s’est pas construit sur la continuité d’institutions stabilisées, mais sur la superposition de rationalités hétérogènes : bureaucratique, patrimoniale, développementaliste, communautaire, néolibérale. Aucune n’a totalement remplacé les autres. Toutes coexistent, souvent sans médiation. Il en résulte un espace normatif stratifié où l’on peut, selon les situations :
- être sommé d’agir comme un citoyen abstrait,
- être attendu comme membre d’un réseau,
- être traité comme un usager administratif,
- être rappelé à des obligations sociales informelles.
Ce n’est pas que la société manque de principes. Elle en possède trop, et surtout trop peu articulés entre eux. L’individu est ainsi contraint d’opérer en permanence des traductions entre des logiques qui ne parlent pas le même langage. L’incohérence n’est donc pas un défaut du système mais elle en est l’un des modes ordinaires de fonctionnement.
2. Apprendre à vivre avec la dissonance
Grandir dans cet environnement, c’est apprendre très tôt qu’une conduite valable dans un espace peut devenir inopérante dans un autre. La franchise peut être tenue pour une vertu dans un cadre pédagogique et devenir une naïveté dans un cadre administratif. Le respect scrupuleux des procédures peut apparaître comme une rectitude morale ou comme une incapacité à comprendre la réalité des rapports sociaux.
Ce décalage constant produit des sujets hautement compétents dans l’art de l’ajustement. Ils savent changer de registre, moduler leur langage, déplacer leurs justifications. Cette plasticité est souvent décrite, de manière condescendante, comme de l’opportunisme. Elle relève en réalité d’une forme d’intelligence située : une capacité à survivre dans un environnement où aucune règle ne peut être appliquée sans interprétation.
Mais cette compétence adaptative a un revers. Elle fragilise la possibilité de se percevoir comme l’auteur continu de ses propres actes. L’existence devient une succession de réponses contextuelles plutôt qu’un trajet orienté.
3. La difficulté de “se tenir” quand le monde ne tient pas
La cohérence personnelle suppose normalement que le monde offre des prises stables : des institutions fiables, des attentes relativement prévisibles, une correspondance minimale entre discours et pratiques. Lorsque ces prises font défaut, l’effort de cohérence repose presque entièrement sur l’individu.
“Se tenir”, dans le contexte camerounais, signifie alors maintenir une ligne de conduite sans pouvoir s’appuyer sur des structures qui la confirment. L’individu doit produire par lui-même la continuité que l’environnement ne garantit pas.
Cette situation engendre une forme de fatigue morale spécifique. Non pas la fatigue d’avoir trop agi, mais celle d’avoir dû constamment décider comment agir sans jamais pouvoir déléguer ce choix à des cadres stabilisés. La cohérence devient un travail.
4. Le coût existentiel de l’impossibilité d’unifier sa vie
Dans les sociétés fortement institutionnalisées, beaucoup d’actions n’ont pas besoin d’être justifiées : elles vont de soi. Ici, presque tout doit être expliqué, négocié, réinterprété. Chaque décision engage une micro-délibération : faut-il suivre la règle telle qu’elle est écrite, telle qu’elle est pratiquée, ou telle qu’elle est censée fonctionner ? Ce régime permanent de justification transforme l’éthique en exercice pragmatique. On ne demande pas seulement : “Est-ce juste ?” mais aussi : “Est-ce viable ? Est-ce lisible pour les autres ? Est-ce tenable dans la durée ?” La cohérence ne peut plus être absolue. Elle devient relative à la capacité de soutenir ses choix dans un environnement qui ne les stabilise pas.
Mais cette adaptation a un prix. Car si la fragmentation permet d’agir, elle rend difficile toute continuité de sens. Lorsque les différents domaines de l’existence obéissent à des règles incompatibles, l’expérience subjective cesse d’être cumulative. Elle devient discontinue. Les actions ne s’additionnent plus pour former une trajectoire intelligible ; elles s’alignent comme des réponses locales à des contraintes locales. Le sentiment diffus d’épuisement moral que l’on observe dans de nombreux contextes ne provient pas seulement de la précarité matérielle. Il tient à cette impossibilité d’habiter un monde unifié, de reconnaître dans ses propres pratiques une direction stable.
L’incohérence sociale en plus de produire du désordre institutionnel, elle fragmente la possibilité même d’une biographie.
5. Repenser la cohérence : de l’alignement à la persistance
Si l’on continue de définir la cohérence comme adéquation parfaite entre principes et actions, alors la réponse à notre question est simple : non, elle devient impraticable. Mais cette définition est héritée de contextes où l’ordre social offrait les conditions de cette adéquation. Elle doit être révisée.
Dans un environnement disjoint, la cohérence ne peut plus consister à éliminer les contradictions. Elle consiste à ne pas s’y dissoudre entièrement. Non pas supprimer les écarts, mais empêcher qu’ils deviennent indifférents. Être cohérent, dès lors, ce n’est plus vivre sans compromis. C’est maintenir une certaine continuité de jugement à travers eux. La cohérence devient moins une pureté qu’une persistance : la capacité à ne pas perdre toute orientation dans un monde qui en propose trop, et aucune durable.
La tentation est grande, face à ce paysage, de renoncer à toute exigence de cohérence et d’épouser pleinement la logique du contexte : s’adapter sans reste, naviguer sans scrupule, considérer que seule compte l’efficacité. Cette solution est fonctionnelle, mais elle a un coût anthropologique considérable : elle dissout toute possibilité de confiance durable, y compris en soi-même. À l’inverse, vouloir maintenir une cohérence intégrale, comme si l’environnement était homogène, conduit souvent à l’isolement ou à l’impuissance. Entre ces deux écueils se dessine une forme plus modeste de cohérence, une cohérence lucide, consciente des compromis qu’elle traverse, mais refusant que ceux-ci deviennent indifférents. Elle ne consiste pas à vivre sans contradictions, mais à ne pas les naturaliser.
Peut-on être cohérent dans une société incohérente ? Oui, mais à condition de renoncer à l’idée que la cohérence serait un état. Elle est ici une pratique, toujours inachevée, toujours exposée. Elle ne se confond ni avec la pureté morale ni avec l’habileté sociale. Elle réside dans la capacité à maintenir une certaine fidélité à ses propres critères d’évaluation, même lorsqu’aucune structure extérieure ne vient les confirmer. Dans notre contexte, être cohérent n’est pas suivre une ligne droite. C’est apprendre à tracer, dans un espace instable, des continuités qui ne sont jamais garanties, seulement entretenues.
ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

