Il existe une tension apparente qui traverse les sociétés contemporaines : des femmes, parfois hautement éduquées, parfois engagées, parfois elles-mêmes affectées par des mécanismes d’inégalités, participent activement à la défense d’un ordre social qui, objectivement, restreint leur autonomie. Ce phénomène structurel ne relève ni d’une « contradiction individuelle » ni d’un « manque de conscience », mais d’un agencement complexe de socialisation, de rationalité sécuritaire, de stratégies d’adaptation et d’inscriptions religieuses. Autrement dit, il est intelligible.
1. Socialisation : intérioriser l’ordre comme évidence
La première matrice explicative est celle de la socialisation. Dès l’enfance, les individus sont exposés à un ensemble de normes, de récits et de prescriptions qui naturalisent les hiérarchies de genre. Le système ne se présente jamais comme tel ; il se donne comme « normalité ».
Dans ce cadre, défendre l’ordre existant n’apparaît pas comme un acte de soumission, mais comme une adhésion à ce qui est perçu comme juste, moral, voire nécessaire. L’intériorisation est ici décisive car elle produit des subjectivités alignées avec les structures qui les conditionnent. Une femme qui valorise la retenue, la discrétion ou la dépendance économique ne se pense pas nécessairement comme contrainte ; elle peut se percevoir comme vertueuse, respectable, conforme à un idéal socialement récompensé.
Le point critique est le suivant : ce que l’on appelle « choix » est souvent le produit d’un champ de possibles déjà restreint. Le consentement n’est pas absent, mais il est fabriqué dans un environnement normatif qui le rend probable, voire optimal.
2. Sécurité : préférer la protection à l’incertitude
La défense du système peut également être comprise comme une stratégie rationnelle de minimisation du risque. Dans de nombreuses sociétés, y compris au Cameroun, l’écart entre normes officielles et réalités vécues reste significatif : absence de protection juridique effective, précarité économique, vulnérabilité face aux violences.
Dans ce contexte, s’aligner sur les normes dominantes peut constituer une forme de sécurité. Le respect des attentes sociales (mariage, maternité, conformité morale) offre des garanties symboliques et parfois matérielles : protection familiale, reconnaissance sociale, accès à certaines ressources.
À l’inverse, la transgression expose. Elle peut entraîner stigmatisation, isolement, voire violences. Défendre le système devient alors moins une adhésion idéologique qu’un arbitrage pragmatique : mieux vaut un ordre imparfait mais prévisible qu’une incertitude potentiellement coûteuse.
Ce calcul n’est pas toujours conscient. Il est incorporé sous forme de dispositions : éviter le conflit, privilégier la stabilité, maintenir des équilibres fragiles.
3. Adaptation : faire avec, plutôt que contre
Au-delà de la sécurité, il y a l’adaptation. Les individus ne sont pas seulement façonnés par les structures ; ils les habitent, les contournent, les négocient. Dans ce cadre, défendre le système peut être une manière de préserver les marges de manœuvre qu’il autorise.
Certaines femmes développent des formes d’agency situées : elles tirent parti des règles existantes pour obtenir des avantages relatifs. Cela peut passer par la maîtrise des codes sociaux, la mobilisation des rôles assignés ou l’investissement stratégique dans des positions reconnues (mère, épouse, médiatrice sociale).
Critiquer frontalement le système pourrait fragiliser ces équilibres. Le défendre permet de stabiliser un environnement dans lequel des gains, même limités, sont possibles. On n’est pas ici dans l’illusion, mais dans une rationalité contrainte : optimiser sa position dans un cadre donné.
Ce mécanisme explique pourquoi certaines formes de discours critiques sont perçues comme déstabilisantes, voire irresponsables. Elles menacent non seulement l’ordre global, mais aussi les arrangements locaux qui rendent la vie vivable.
4. Religion : légitimation transcendante et ordre moral
La dimension religieuse joue un rôle central dans de nombreux contextes, notamment en Afrique subsaharienne. Les institutions religieuses ne se contentent pas de prescrire des comportements ; elles produisent des cadres d’interprétation du monde.
Lorsque les hiérarchies de genre sont inscrites dans un registre sacré, leur contestation devient plus coûteuse. Elle ne relève plus seulement d’un désaccord social, mais d’une mise en cause de l’ordre moral, voire divin. Défendre le système, dans ce cas, revient à défendre une vérité perçue comme supérieure.
Il serait toutefois réducteur de voir dans la religion un simple instrument de domination. Elle offre également des ressources symboliques, des formes de reconnaissance et des espaces de solidarité. Pour certaines femmes, l’adhésion aux normes religieuses est une source de dignité et de sens.
La question n’est donc pas de disqualifier cette adhésion, mais de comprendre comment elle peut coexister avec des structures inégalitaires, et parfois les renforcer.
5. Le coût de la dissidence
Un élément transversal relie ces différentes dimensions : le coût de la dissidence. Contester un système implique des risques (sociaux, économiques, psychologiques) qui ne sont pas distribués de manière égale.
Toutes les femmes n’ont pas les mêmes ressources pour supporter ces coûts : capital économique, soutien familial, accès à des réseaux, protection institutionnelle. Dans ces conditions, la défense du système peut apparaître comme une position rationnelle pour celles qui ne peuvent se permettre de le contester.
Il est donc analytiquement insuffisant de moraliser le phénomène. Opposer des « femmes conscientes » à des « femmes aliénées » revient à ignorer les contraintes structurelles qui pèsent sur les trajectoires individuelles.
6. Une cohérence dans l’incohérence apparente
Ce qui semble incohérent, défendre ce qui limite, devient cohérent dès lors que l’on réintègre les conditions de possibilité des comportements. Les femmes qui soutiennent le système ne sont pas nécessairement dupes. Elles naviguent dans un espace contraint, avec des ressources inégales, en mobilisant des logiques de sécurité, d’adaptation et de sens.
Cela ne signifie pas que le système est légitime. Cela signifie que sa reproduction repose aussi sur des mécanismes fins, incorporés, souvent invisibles, qui rendent sa contestation difficile.
Si l’objectif est de transformer les structures, alors la question ne peut pas être : « pourquoi certaines femmes défendent-elles ce système ? » au sens accusatoire. Elle doit devenir : « dans quelles conditions devient-il rationnel de le défendre ? » Ce déplacement est stratégique. Il permet de penser des interventions qui ne reposent pas uniquement sur la sensibilisation ou la dénonciation, mais sur la modification des contraintes : sécurisation économique, effectivité des droits, transformation des normes sociales, relecture critique des discours religieux. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de produire de la conscience, mais de rendre la dissidence viable.
ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

