Regard sociologique sur un défi récurrent au Cameroun
Dans les quartiers, les associations, les coopératives, les mouvements citoyens ou même certaines initiatives entrepreneuriales, un constat revient régulièrement : de nombreux projets collectifs naissent avec enthousiasme mais disparaissent avant d’atteindre leurs objectifs.
Les réunions sont pleines au lancement. Les promesses abondent. Les ambitions sont grandes. Pourtant, quelques mois plus tard, les membres se découragent, les conflits apparaissent, la participation diminue et le projet finit souvent par s’éteindre.
Pourquoi ce phénomène est-il si fréquent ?
La réponse dépasse les simples questions de financement ou de gestion. Elle trouve ses racines dans des mécanismes psychologiques, sociologiques et culturels plus profonds.
Le paradoxe de l’action collective
En sociologie, plusieurs chercheurs ont étudié ce que l’on appelle le « problème de l’action collective ».
Le principe est simple : lorsqu’un projet bénéficie à tout le monde, chacun espère souvent que les autres fourniront les efforts nécessaires à sa réussite.
Ce phénomène, connu sous le nom de « passager clandestin » (free rider), conduit certains membres à profiter des bénéfices potentiels sans contribuer réellement aux efforts collectifs.
Plus le groupe est grand, plus ce risque augmente. Peu à peu, ceux qui travaillent le plus ressentent une injustice. La motivation diminue. Les tensions apparaissent. Le projet s’affaiblit.
La culture de l’immédiat face à la logique du long terme
Les projets collectifs exigent généralement du temps avant de produire des résultats visibles. Or, dans des contextes marqués par la précarité économique comme celui du Cameroun, beaucoup de citoyens vivent dans une logique de survie quotidienne.
Lorsqu’il faut choisir entre un bénéfice immédiat et un investissement dont les résultats arriveront dans plusieurs années, le court terme l’emporte souvent. Cette réalité n’est pas un manque de volonté. Elle est souvent la conséquence directe des contraintes économiques auxquelles font face les populations.
Dans une société où de nombreuses familles luttent chaque jour pour satisfaire leurs besoins essentiels, il devient difficile de maintenir un engagement durable dans des projets dont les bénéfices sont incertains ou éloignés.
Le déficit de confiance
La confiance constitue l’un des piliers fondamentaux de toute initiative collective.
Pourtant, au Cameroun comme dans de nombreuses sociétés, les expériences répétées de corruption, de promesses non tenues, de détournements ou de favoritisme ont progressivement fragilisé le capital de confiance entre les citoyens.
Avant même le début d’un projet, certains participants se demandent déjà :Qui va profiter de l’argent ?
* Qui va récupérer les bénéfices ?
* Qui sera mis en avant ?
* Qui cherche un intérêt caché ?
Cette méfiance généralisée fragilise la coopération avant même qu’elle ne commence. Or, lorsqu’il n’y a plus de confiance, chaque décision devient source de suspicion.
Les conflits d’ego et la personnalisation du leadership
Un autre facteur souvent observé concerne la difficulté à séparer l’intérêt collectif des ambitions individuelles.
Dans plusieurs projets, le leadership est perçu comme un privilège plutôt qu’une responsabilité.
La recherche de visibilité, de reconnaissance ou de pouvoir peut progressivement prendre le dessus sur les objectifs initiaux.
Le projet cesse alors d’être une œuvre collective pour devenir le terrain d’affrontements personnels.
Lorsque les individus deviennent plus importants que la mission, le projet entre généralement dans une phase de déclin.
Une question d’éducation citoyenne
Les sociétés où les projets collectifs réussissent durablement investissent massivement dans l’éducation à la coopération.
Travailler ensemble est une compétence qui s’apprend.
Cela implique :
* l’écoute active ;
* la gestion des conflits ;
* la transparence ;
* le partage des responsabilités ;
* la redevabilité ;
* la culture du compromis.
Or, ces compétences sont encore insuffisamment développées dans de nombreux espaces de participation citoyenne.
Nous apprenons souvent à réussir individuellement, mais rarement à réussir collectivement.
Le cas particulier du Cameroun
Le Cameroun possède pourtant une riche tradition de solidarité communautaire.
Les tontines, les associations de développement, les groupes d’entraide et les initiatives communautaires démontrent que la coopération fait partie de notre héritage social.
Cependant, les transformations économiques, l’urbanisation, la compétition accrue pour les ressources et la montée de l’individualisme ont progressivement affaibli certaines dynamiques collectives.
Aujourd’hui, de nombreux citoyens adhèrent à des projets avec enthousiasme mais les abandonnent lorsque les premiers obstacles apparaissent. Cette fragilité limite la capacité des communautés à résoudre durablement leurs problèmes communs.
Le rôle d’Africtivist Citizen Lab Cameroun
Face à ces défis, Africtivist Citizen Lab Cameroun contribue à renforcer les capacités citoyennes nécessaires à la réussite des initiatives collectives.
À travers la formation, le dialogue communautaire, l’éducation civique, le leadership citoyen et la promotion de la participation démocratique, le Citizen Lab encourage l’émergence d’une culture de collaboration fondée sur la confiance, la transparence et la responsabilité partagée.
L’organisation œuvre également à sensibiliser les jeunes sur l’importance de l’engagement collectif et du bien commun dans la construction d’une société plus inclusive et plus résiliente.
Construire au-delà de soi
Les grands changements sociaux ne sont jamais l’œuvre d’une seule personne.
Ils sont le résultat d’efforts collectifs, souvent longs, parfois difficiles, mais essentiels.
Si tant de projets meurent avant leurs résultats, ce n’est pas parce que les idées sont mauvaises. C’est souvent parce que les liens humains qui les soutiennent sont insuffisamment entretenus.
L’avenir du Cameroun dépendra largement de notre capacité à reconstruire cette confiance collective, à dépasser les intérêts individuels immédiats et à apprendre de nouveau à construire ensemble.
Car une société progresse lorsque ses citoyens comprennent que certaines victoires valent la peine d’attendre, de partager et de construire collectivement.
Par Kendjou Taka Gabriel Pour Africtivist Citizen Lab Cameroun

