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Sommes-nous devenus dépendants de nos téléphones ?

• Publié le 9 juillet 2026

On le consulte au réveil, à table, aux toilettes, avant de dormir. Le téléphone est devenu notre premier réflexe. Mais entre outil indispensable et addiction silencieuse, où se trouve la frontière ?

Faites le test. Demain matin, au réveil, attendez dix minutes avant de toucher votre téléphone. Pour beaucoup d’entre nous, ce sera l’une des choses les plus difficiles de la journée. Non pas parce qu’il y a urgence. Non pas parce qu’on attend un message capital. Mais parce que la main se tend vers l’écran avant même que le cerveau soit pleinement réveillé. Ce réflexe, banal, presque invisible, est peut-être le signe le plus révélateur de notre époque.

Selon les données compilées par DataReportal, le temps d’écran mobile quotidien moyen dans le monde était d’environ 4 heures et 37 minutes en 2024, un chiffre resté relativement stable depuis son pic pendant les années de pandémie. En incluant l’utilisation sur ordinateur et tablette, le temps d’écran quotidien total pour l’internaute moyen monte à environ 6 heures et 40 minutes ce qui signifie que beaucoup de gens passent environ 40 % de leurs heures éveillées devant un écran.

Un outil devenu prothèse

Il fut un temps où le téléphone servait à téléphoner. Aujourd’hui, il est réveil, carte, banque, bibliothèque, cinéma, journal, carnet d’adresses, album photo et confesseur. Cette concentration de fonctions en un seul objet n’est pas neutre : elle a fait du téléphone quelque chose de bien plus puissant qu’un appareil. Une extension de nous-mêmes. Une prothèse cognitive et sociale sans laquelle nous nous sentons, littéralement, incomplets.

La question n’est plus de savoir si nous utilisons trop nos téléphones. Les chiffres répondent d’eux-mêmes. La vraie question est celle-ci : est-ce nous qui choisissons de les utiliser, ou sont-ce eux qui nous y poussent ?

Vous êtes à table avec des proches. La conversation marque une pause d’une seconde. Immédiatement, trois mains plongent vers trois téléphones. Personne ne l’a décidé. Personne ne s’en excuse. Le silence inconfortable a été remplacé non pas par une parole, mais par un écran. Ce moment-là, si ordinaire, dit tout.

La dépendance conçue par design

Ce serait trop simple de dire que nous manquons de volonté. La vérité est plus inconfortable : les applications qui occupent nos téléphones ont été conçues, avec une précision scientifique, pour capter et retenir notre attention le plus longtemps possible. Les notifications, les « likes », les fils d’actualité infinis, la récompense aléatoire du nouveau contenu tout cela active dans notre cerveau les mêmes circuits que les machines à sous. Ce n’est pas une métaphore. C’est ce que les ingénieurs de la Silicon Valley ont eux-mêmes reconnu.

« Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social. »

Chamath Palihapitiya, ancien vice-président de Facebook, 2017

La dépendance n’est donc pas un accident. C’est un modèle économique. Plus vous passez de temps sur l’écran, plus vous générez de données et regardez de publicités. Votre attention est le produit. Et comme tout produit, elle est optimisée, extraite, monétisée.

Ce que nous perdons sans le voir

L’usage excessif du téléphone n’est pas seulement une question de temps perdu. Il touche des dimensions plus profondes de notre vie.

Ce que la dépendance numérique nous coûte vraiment

La concentration : l’habitude de passer d’une notification à l’autre érode notre capacité à maintenir une attention soutenue. Lire un livre entier, suivre une conversation longue, réfléchir en profondeur : ces aptitudes s’émoussent.

La présence aux autres : être physiquement là mais mentalement ailleurs est devenu si courant qu’on lui a donné un nom : le « phubbing ». Ignorer quelqu’un en face de soi pour regarder son écran. Un geste banal qui abîme les liens, lentement.

Le sommeil : la lumière bleue des écrans retarde la production de mélatonine. Consulter son téléphone au lit, c’est biologiquement perturber son cycle de sommeil. Des millions de personnes se privent de repos sans jamais faire le lien.

L’estime de soi : Les réseaux sociaux sont des vitrines de vies idéalisées. La comparaison permanente à des existences filtrées, mises en scène, irréelles, alimente l’insatisfaction, l’anxiété et le sentiment de ne jamais être assez.

Reprendre le contrôle est-ce possible sans jeter son téléphone ?

Inutile de prêcher la désintoxication totale. Le téléphone est aussi un formidable outil d’émancipation : il donne accès à la connaissance, à la communication, à l’économie numérique. En Afrique particulièrement, le smartphone a ouvert des portes que des décennies d’infrastructure défaillante avaient tenues fermées services bancaires, informations de santé, marchés agricoles, formation en ligne.

La question n’est pas de rejeter l’outil. C’est d’en redevenir le maître. Quelques gestes simples changent la dynamique : désactiver les notifications non essentielles, poser le téléphone hors de la chambre la nuit, se fixer des plages sans écran, reprendre conscience de chaque fois qu’on le déverrouille et se demander pourquoi.

Oui, nous sommes devenus dépendants de nos téléphones. Mais cette dépendance n’est ni une fatalité ni une honte c’est un symptôme d’une époque qui a mis notre attention aux enchères sans nous le dire. En prendre conscience, c’est déjà reprendre un peu de liberté. Le téléphone doit rester ce qu’il était censé être : un outil à notre service. Pas un maître silencieux que nous consultons cinquante-huit fois par jour sans jamais nous demander pourquoi.

Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun